(Blainville) Alain Bouchard a toujours cru au potentiel du marché des dépanneurs et c’est pourquoi il n’a pas hésité à quitter un bon emploi de directeur du développement, stable et rémunérateur, pour ouvrir son premier commerce. Il avait l’idée bien arrêtée de créer rapidement un réseau qui allait déborder le Québec. Un projet qu’il a mené bien au-delà de ses plus folles espérances…

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Alain Bouchard me reçoit dans un dépanneur de Blainville, ouvert en 1977. C’est dans ce Couche-Tard du boulevard Curé-Labelle que tout a commencé, ou presque…

« Le premier dépanneur que j’ai ouvert était à Saint-Jérôme, mais il est fermé depuis un bout de temps. Ici, c’est le deuxième magasin que j’ai aussi ouvert en 1977, quelques mois seulement après le premier. C’était sous l’enseigne Provi-Soir », m’explique l’entrepreneur dans la minuscule arrière-boutique du commerce, entre les caisses de bière et la sortie de secours.

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L’intérieur du dépanneur Couche-Tard de Blainville, là où tout a commencé (ou presque...).

Alain Bouchard ne s’en cache pas : il a toujours travaillé dans les dépanneurs. Il n’a pas connu autre chose, sinon une épicerie dont il a hérité parce qu’il voulait acheter le dépanneur attenant…

Lorsqu’il termine sa 12e année préparatoire pour l’université, il est embauché par la chaîne Perrette comme superviseur du territoire montréalais. C’est là qu’il se rend compte du fort potentiel de ces commerces de proximité qui ont fait leur apparition au Québec durant les années 60.

Quand j’ai commencé chez Perrette, je voyais que le marché était capable d’absorber beaucoup plus de dépanneurs, qu’il s’agissait d’une activité très profitable. J’en ai parlé au propriétaire, M. Bezos, en lui précisant toutefois qu’il devait mieux traiter ses propriétaires de magasin. Il n’a pas aimé ça.

Alain Bouchard, président exécutif du conseil de Couche-Tard

Après avoir travaillé durant cinq ans chez Perrette, il est recruté en 1973 comme directeur du développement par la chaîne Provi-Soir, qui appartenait à Provigo. À 24 ans, c’est là qu’il peaufine le plan d’expansion qu’il va finalement mettre en œuvre lui-même quelques années plus tard.

« Chez Provi-Soir, ça allait très bien. C’était une belle opération, très profitable. Mais je voyais l’immense potentiel de développement. Ils avaient 75 magasins et je leur ai proposé de monter ça rapidement à 500 sur l’ensemble du territoire québécois.

« J’ai préparé un dossier étoffé avec des données démographiques, des lieux d’implantation, mais j’allais trop vite. Je leur disais qu’il fallait acheter des commerces existants et les transformer. Ce n’était pas leur façon de faire », relate Alain Bouchard.

Durant ses années chez Provi-Soir, alors qu’il fréquente l’École des hautes études commerciales (HEC) le soir, Alain Bouchard assiste à plusieurs congrès aux États-Unis et constate là aussi tout le potentiel qu’il y avait à développer.

Le premier d’une série

Convaincu qu’il peut réaliser son plan, Alain Bouchard construit donc un premier magasin et rapidement un deuxième en 1977 avec ses économies et les profits qu’il réalise en rénovant des maisons qu’il revend par la suite.

« Dès la première année, mon opération était rentable. De 1980 à 1985, j’ai poursuivi le développement et j’ai bâti l’équipe de fondateurs avec Jacques D’Amours aux opérations, puis Richard Fortin aux finances et Réal Plourde à l’immobilier.

« En 1985, on avait plus de 20 magasins et c’est là qu’on a fait l’acquisition des 11 dépanneurs Couche-Tard dans la région de Québec. On a aimé le nom et on a décidé de l’adopter », rappelle le fondateur du groupe.

C’est en 1986 toutefois que le groupe Couche-Tard prend vraiment son envol, dans la foulée de son inscription à la Bourse de Montréal.

Ça nous a permis d’accéder à un stade supérieur, d’y aller à la vitesse grand V. Ç’a été le début de la fin pour Perrette et Provi-soir, qu’on a rachetées au cours des années suivantes.

Alain Bouchard

Le président exécutif du conseil confesse pourtant que l’offre des dépanneurs de Couche-Tard ne proposait pas une différenciation marquée par rapport aux autres.

« Notre différenciation, c’était notre capacité de prendre des parts de marché », laisse-t-il tomber. Il ajoute : « Notre décision de garder les magasins ouverts 24 heures sur 24 a aussi été un succès phénoménal. »

Est-ce qu’en 1986, Alain Bouchard a eu l’impression qu’il avait réussi son pari, qu’il avait trouvé la formule du succès ?

« Je voulais bâtir une très grande entreprise. Ça ne s’arrêtait pas là. J’ai dit à mes collaborateurs : “Attachez bien vos tuques parce que le Québec, c’est trop petit, on va développer le marché canadien et après ce sera les États-Unis.” »

On connaît la suite : la grande offensive au Canada, puis aux États-Unis, suivie du débarquement en force en Europe.

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Alain Bouchard en entrevue dans l’arrière-boutique d’un Couche-Tard de Blainville, le deuxième qu’il a ouvert, en 1977.

Cinq questions à Alain Bouchard

Quel a été la période ou l’événement le plus difficile que vous avez traversé durant votre parcours des 40 dernières années ?

Je pense que c’est en 1991, alors qu’on était au plus fort de la contrebande de cigarettes et que le gouvernement a prolongé les heures d’ouverture des épiceries. Je ne voyais plus la raison d’être des dépanneurs et je me suis demandé si on allait pouvoir continuer.

Je suis allé en vacances en Floride et c’est là que j’ai trouvé la réponse. Les supermarchés étaient ouverts là-bas 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et les dépanneurs continuaient d’opérer. C’est là que la vente d’essence est devenue le moteur de notre développement.

Quel est, en rétrospective, le meilleur coup que vous estimez avoir réussi ?

C’est très personnel, mais pour moi, ç’a été l’acquisition de la chaîne Provi-Soir en 1997. On avait commencé à leur parler en 1991 et ils n’étaient pas prêts. Lorsqu’ils ont vu que l’on voulait acheter la chaîne ontarienne Silcorp, ils sont revenus nous voir et c’est là qu’on a pu acheter la chaîne de 300 magasins de Provi-Soir, ça nous a permis de doubler de taille.

Au début des années 80, vous exploitiez une entreprise en démarrage qui s’est transformée au fil des ans pour devenir un géant du détail. Comment expliquez-vous que la grande majorité des jeunes pousses d’aujourd’hui soient incapables de poursuivre leur développement ?

Les start-up d’aujourd’hui brûlent des liquidités durant une période de cinq, six, sept ans, tant que les investisseurs continuent de les appuyer. Ce n’est pas leur argent ni leur âme qu’ils consomment, ils se disent que c’est Bouchard qui va perdre de l’argent.

J’ai investi dans des start-up et je leur rappelle que si tu vends ton entreprise, c’est que quelqu’un veut t’acheter. Si cela a une valeur pour d’autres, elle en a certainement pour toi.

Est-ce que vous avez déjà eu des offres pour vendre Couche-Tard ? Avez-vous déjà été tenté de le faire ?

Peu après l’acquisition de la chaîne Provi-Soir, une grande entreprise est venue me voir pour faire une offre. Je ne voulais rien entendre, je n’en ai même pas parlé à mes partenaires [rires]. Je le leur ai dit quelques mois plus tard et ils étaient totalement d’accord, sauf qu’ils auraient aimé que je leur en parle [nouvel éclat de rire].

Vous, les quatre fondateurs, allez bientôt perdre la majorité du contrôle de Couche-Tard. Est-ce que cela vous inquiète pour la suite des choses ?

Non, plus vraiment. Le meilleur outil que l’on a pour nous prémunir d’une offre d’achat, c’est notre taille. Avec une valeur boursière de 48 milliards et la profitabilité que l’on génère, on est devenu un morceau trop gros à avaler.