Depuis le début de l'occupation de Wall Street, il y a un mois, on a comparé ce phénomène à celui du Printemps arabe. La mobilisation populaire générale qui a permis de libérer l'Égypte et la Tunisie de la tyrannie politique n'est toutefois pas celle que l'on observe à New York.

Jean-Philippe Décarie, Envoyé spécial LA PRESSE

Todd Gitlin est professeur de sociologie à l'Université Columbia et avait été invité comme conférencier par l'Université du Caire en mars dernier. Il a vu de près la révolution populaire égyptienne.

Auteur de 14 ouvrages dont The Sixties: Years of HopeDays of Rage et Letters To a Young Activist, il a aussi été l'organisateur de la première manifestation nationale contre la guerre du Vietnam en 1964. Il connaît bien le militantisme au point d'en être devenu un expert.

«On ne peut pas comparer Occupy Wall Street et le Printemps arabe. Il y a une différence entre renvoyer un dictateur et condamner un système économique injuste comme le font les protestataires de Wall Street. Les occupants du parc ne sont pas menacés de mort», observe l'universitaire.

Ceci dit, Todd Gitlin affirme être fort impressionné par l'ampleur qu'a pris le mouvement, son organisation quotidienne sur le terrain et surtout la grande clarté du message que véhiculent les protestataires.

Ce spécialiste de la contre-culture américaine et de l'impact des médias sur les transformations sociales observe que même si l'esprit d'Occupy Wall Street est le même qui animait la contre-culture traditionnelle des années 60 - occupation, manifs... -, le discours des opposants est nettement plus structuré, pragmatique et efficace.

«Le 5 octobre dernier, lorsqu'il y a eu la manifestation qui a mobilisé plus de 10 000 personnes à New York, le message que l'on voyait partout sur les pancartes était le même: Tax Wall Street transactions. C'est beaucoup plus clair et mieux ciblé que: We want a better world ou Freedom now», souligne-t-il.

François Trahan, stratège boursier et vice-président de Wolfe Trahan à Wall Street, trouve lui aussi nettement exagérée la comparaison entre Occupy Wall Street et les mouvements populaires du Printemps arabe.

«En Tunisie et en Égypte, on avait des millions de personnes qui vivaient sous l'oppression de dictateurs et ils se sont rendus par dizaines de milliers pour manifester chaque jour. Aux États-Unis, la gauche américaine a peine à s'organiser, contrairement au Tea Party. Occupy Wall Street reste encore assez marginal mais le mouvement d'opposition pourrait aller en grandissant si rien ne change», observe-t-il.

Bill Dobbs, coordonnateur des communications du mouvement Occupy Wall Street, avoue ne pas penser trop loin à l'avance. Samedi en fin d'après-midi, assis dans le Zuccotti Park - enfin partiellement ensoleillé après trois jours de pluie -, il appréciait bien modestement la forte résonance mobilisatrice mondiale que venait de prendre le mouvement de contestation new-yorkais.

Tout juste avant le grand ralliement de Times Square de 17h, il espérait que New York marque aussi le coup et soit à la hauteur des 900 manifestations prévues partout dans le monde.

«Mais avant de penser plus loin, j'ai des combats quotidiens à livrer. Il faut qu'on affronte la pluie, on doit se battre contre le maire Bloomberg, contre Brookfield Properties (les propriétaires du parc occupé), contre le NYPD», me dit-il en désignant du doigt l'armée de policiers qui encadre le parc.

Todd Gitlin ignore quand et comment ce mouvement se terminera, mais il se réjouit du fait qu'Occupy Wall Street a ouvert toute grande la discussion sur la trop forte concentration de pouvoirs et de richesse entre les mains d'une poignée d'individus et a forcé le système politique à bien interpréter le mouvement de contestation.

«On ne sait pas comment ça va finir, mais je pense qu'il y aura encore beaucoup d'événements et de rebondissements dans les prochains mois. Je pense que ça ne fait que commencer», soumet le professeur.