C'est la saison de la pêche au flétan au Canada et les quotas dans le golfe du Saint-Laurent sont très bas, au grand dam des pêcheurs québécois, qui perdent d'importants revenus.

Mis à jour le 17 août 2015
Stéphanie Bérubé LA PRESSE

«Le cas du flétan est aux antipodes de celui de la morue», explique le chercheur québécois Dominique Robert, de l'Université Memorial de Terre-Neuve.

Dans le cas de la morue, les données existent et indiquent que les stocks sont bas. Dans le cas du flétan du golfe, tout indique qu'il y a beaucoup de poissons, mais il n'y a pas de données qui le confirment précisément. Pêches et Océans Canada n'a malheureusement pas encore de relevés permettant de connaître l'abondance absolue pour cette région, précise Dominique Robert.

C'est que le flétan n'est pas facile à observer: c'est un poisson solitaire, qui ne se déplace pas en banc. Adulte, il est trop gros pour se prendre dans les chaluts qui font des relevés. Pêches et Océans Canada applique donc un principe de précaution, pour éviter la surpêche. Dans certains endroits, comme aux îles de la Madeleine, la limite permise par pêcheur est si basse qu'elle peut être atteinte en une seule journée en mer. Le flétan est le poisson dont la pêche est la plus lucrative au Canada.

«Ça fait des années que les pêcheurs disent que les quotas sont trop faibles, note Dominique Robert, car la ressource est abondante.» Contrairement à la situation de la morue qui divise pêcheurs et scientifiques, tout le monde s'accorde pour dire qu'il y a une quantité phénoménale de flétans dans le golfe du Saint-Laurent.

«Quand on regarde les tendances, on voit bien qu'il se passe quelque chose», affirme Jean-Claude Brêthes, de l'Institut des sciences de la mer de l'Université du Québec à Rimouski. Les scientifiques peuvent évaluer la situation du flétan en observant les rendements de pêche et les relevés faits sur les petits flétans qui se prennent dans les chaluts. Selon Jean-Claude Brêthes, durant les huit dernières années, on peut évaluer que les rendements ont triplé.

«Beau problème»

«Je qualifie la situation du flétan de beau problème, dit Dominique Robert, car au lieu d'axer les recherches pour tenter de comprendre pourquoi un stock s'est effondré, les recherches visent à déterminer avec précision l'état d'un stock en santé et de grande valeur commerciale.» Le chercheur fait partie d'un groupe de travail sur le flétan du golfe, mis sur pied par Pêches et Océans Canada afin d'étudier la situation de ce poisson. Cet automne, le ministère fédéral lancera aussi un projet pilote de relevés dans le nord du golfe du Saint-Laurent en collaboration avec des pêcheurs du Québec et de Terre-Neuve.

L'absence de données précises sur la biomasse du flétan du golfe l'empêche d'obtenir une certification de pêche durable, ce qui augmenterait sa valeur sur le marché. Les pêcheurs québécois sont donc doublement pénalisés: ils pêchent moins et ils reçoivent moins pour leurs prises.

Il existe deux stocks de flétan de l'Atlantique: celui du golfe du Saint-Laurent et celui du plateau néo-écossais. Le flétan est surtout pêché en Nouvelle-Écosse, où il y a des relevés qui permettent d'ajuster les quotas selon le rendement de l'espèce.

Il est même beaucoup pêché illégalement: Pêches et Océans Canada a délivré plus de 160 constats d'infraction pour un total de 1,2 million de dollars d'amendes pour la pêche illégale du flétan de l'Atlantique de 2010 à 2014. La majorité des contrevenants proviennent des Maritimes, mais il y a eu 25 condamnations au Québec pour la pêche illégale du flétan. «Partout dans l'Atlantique, il y a un risque élevé que la pêche au flétan fasse l'objet d'activités illicites en raison des gains financiers substantiels qui en découlent», indique le porte-parole de Pêches et Océans Canada, Frank Stanek. L'enquête pour le démantèlement du réseau de pêche a été menée en collaboration avec la Gendarmerie royale du Canada.

Un projet d'étiquetage

Le Centre de recherche pour les écosystèmes de la pêche de l'Université Memorial travaille sur un projet d'étiquetage du flétan. Depuis 2013, les scientifiques accompagnent des pêcheurs en mer, sur la côte ouest de Terre-Neuve, et posent des étiquettes électroniques sur une vingtaine de flétans par année. Le poisson de fond vit trop profondément en mer pour que les chercheurs puissent obtenir les données en temps réel. Toutefois, un an après la pose, l'étiquette (munie d'un flotteur) se détache et remonte à la surface. Toutes les données de l'année de vie du flétan sont alors envoyées aux chercheurs, via satellite. Les étiquettes ne donnent pas d'indication sur le nombre de flétans, mais de précieuses informations sur leurs habitudes de vie, notamment leurs lieux de ponte et leurs migrations. Cette année, l'équipe de scientifiques compte se rendre dans la partie nord-est du golfe, entre Terre-Neuve et le Québec. Le projet est réalisé en collaboration avec le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, le syndicat des pêcheurs de Terre-Neuve et Pêches et Océans Canada.