Le grand patron de l’organisme chargé d’établir les futures normes internationales de divulgation financière liée au climat servant à évaluer l’empreinte carbone des entreprises ne manque pas d’ambition.

Publié le 30 juin
Richard Dufour
Richard Dufour La Presse

« L’objectif est que d’ici trois à cinq ans, nous ayons des normes suffisamment efficaces, adoptées et utiles à la prise de décision pour que les entreprises qui lancent aujourd’hui des avertissements de profits lancent demain des avertissements de performance carbone [climate warning] », a dit Emmanuel Faber mercredi lors d’un évènement à Montréal.

Le président de l’International Sustainability Standards Board (ISSB) — organisme chapeauté par la Fondation IFRS, bien connue pour les normes comptables éponymes – espère ainsi que l’empreinte carbone des entreprises sera bientôt suivie par les investisseurs comme le sont les profits des entreprises.

Si une entreprise s’engage à réduire son empreinte carbone et qu’elle ne parvient pas à le faire, elle pourrait être punie en Bourse comme ça se produit pour les indications de profits qui ne s’avèrent pas à la hauteur des attentes.

« Le jour où cela se produira, ça marquera le début de la transition », dit Emmanuel Faber.

L’ex-PDG de la multinationale Danone a fait cette déclaration alors qu’il participait à un panel organisé par Finance Montréal pour discuter du développement d’un langage commun pour des normes de durabilité.

Il souhaite que l’évaluation des entreprises par les marchés financiers évolue rapidement étant donné l’urgence causée par les changements climatiques.

« Les normes nous aideront énormément »

À ses côtés sur le panel, le PDG du Mouvement Desjardins y est aussi allé d’une déclaration forte. « D’ici 2030, la publication de résultats trimestriels sera aussi importante du côté financier que du côté ESG », a lancé Guy Cormier en faisant référence à l’intégration et à la gestion des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance en entreprise.

L’ISSB a dévoilé en mars deux propositions de règles de divulgation (développement durable et risques climatiques) et poursuit actuellement ses travaux de consultation en espérant terminer la publication des normes dans les mois à venir. Compte tenu des enjeux climatiques, l’établissement des nouvelles normes se veut un exercice pour les générations futures, a-t-on souligné mercredi.

Guy Cormier estime que les travaux de l’ISSB aideront à déterminer comment devenir plus exigeant. « Quels coût additionnel, prime additionnelle ou impact doit-on placer sur une entreprise qui ne respecte pas les standards qu’on aura développés, et comment les mesurer ? Les normes nous aideront énormément », a-t-il dit.

Emmanuel Faber affirme que le développement d’un langage commun pour des normes de durabilité doit permettre aux marchés financiers d’allouer des capitaux en fonction d’éléments de durabilité pour lesquels il n’y a pas d’engagement aujourd’hui.

Il souligne qu’il faudra du temps pour apprendre à parler ce langage. « Nous allons améliorer avec le temps notre utilisation de ce langage et mieux le comprendre. Ça prendra probablement quelques années, mais pas des décennies. »

Il faut donc s’attendre à une évolution et à du progrès, et non à la perfection dès le début, ni à ce que ce langage soit aussi précis que celui de la comptabilité financière qui existe depuis longtemps.

Guy Cormier soutient que ces normes aideront Desjardins comme investisseur et prêteur à décider plus facilement quelles entreprises seront accompagnées dans un contexte de transition, ou comment Desjardins décidera de « larguer » une entreprise à un moment précis parce qu’il est jugé qu’elle ne parviendra pas à réaliser sa transition ou qu’elle ne veut pas la réaliser.

« Je suis convaincu que les standards amèneront beaucoup d’innovation, notamment dans les produits de financement et d’investissement au niveau des conditions, de la tarification et des garanties », a dit Guy Cormier.

Faire taire les critiques

Selon Emmanuel Faber, l’établissement de nouvelles normes permettra de combattre l’écoblanchiment (greenwashing) et la manipulation de responsabilité sociale pour dissiper la confusion et faire taire les critiques.

Le PDG de Tesla, Elon Musk, a notamment qualifié les lettres ESG d’« arnaque » le mois dernier dans un tweet. Il ajoutait que les critères ESG sont instrumentalisés par de faux combattants de la justice sociale. Cette sortie sur Twitter suivait l’annonce de l’expulsion de Tesla de l’indice S&P 500 ESG.

La création de normes est une occasion de participer à la transformation des marchés financiers, a rappelé mercredi Emmanuel Faber.

Les normes devraient indiquer l’information pertinente à divulguer aux investisseurs pour que ces derniers puissent porter leur propre jugement en fonction de leurs objectifs de placements ou de prêts.

Les normes seront en principe neutres et ne dicteront pas la cible à atteindre, mais si une entreprise a une cible, elle devra la divulguer et expliquer sa stratégie pour l’atteindre. Les investisseurs pourront suivre le plan et récompenser ou punir l’entreprise selon ses réalisations.

Les entreprises pourront être comparées à l’intérieur d’une même industrie à savoir si les entreprises se sont fixé des objectifs jugés suffisamment rigoureux aux yeux des investisseurs.

Les commissions de valeurs mobilières devront aussi prendre des décisions lorsque viendra le moment de dire aux entreprises cotées en Bourse de suivre les normes. Il n’est pas clair que les exigences imposées aux grandes capitalisations seront les mêmes pour les petites capitalisations.