(Forks, Maine) Un projet majeur d’exportation d’électricité d’Hydro-Québec déchire les citoyens du Maine qui doivent se prononcer sur son avenir par référendum le mardi 2 novembre. Dans les communautés situées à proximité du tracé de 233 kilomètres de la ligne d’interconnexion des Appalaches-Maine, le chantier soulève à la fois des craintes environnementales et l’espoir d’une revitalisation économique.

Stephane Rolland La Presse Canadienne

La ligne qui passerait par le Maine afin d’exporter 9,45 térawattheures annuellement vers le Massachusetts, un contrat qui pourrait rapporter des milliards de dollars à la société d’État, court le risque d’être rejetée par les résidants du Maine. Cela représenterait un deuxième revers pour Hydro-Québec après l’abandon du projet initial de faire passer l’électricité par le New Hampshire en 2019, en raison de l’opposition populaire.

Elizabeth Caruso, élue de Caratunk, compte parmi les premières personnes à avoir lancé la mobilisation contre le projet au Maine. La municipalité de moins de 80 âmes « si on compte les enfants » situés à près d’une heure de la frontière canadienne s’est officiellement opposée au projet. « Vous voyez ces cheveux blancs », répond-elle en pointant sa chevelure poivre et sel lorsqu’on lui demande combien de temps accapare ses efforts pour mettre fin au projet.

Pour Mme Caruso, la ligne d’interconnexion viendrait perturber la vie des habitants pour permettre à Hydro-Québec et Central Power Maine (CMP), le partenaire qui bâtit la portion de la ligne aux États-Unis, d’engranger « des milliards ».

Elle s’inquiète des conséquences de la construction de la ligne sur la forêt de Northwoods au nord de l’État. « CMP et Hydro-Québec essayent d’imposer une cicatrice à travers un secteur qui est très sensible écologiquement, dénonce-t-elle. Ça va changer le paysage. »

Elle craint que le projet nuise à l’industrie touristique, dont dépend l’économie de la région. « Dans la région, tout est lié au tourisme récréatif. Les entreprises, les auberges, les stations-service, les restaurants sont tous soutenus par le tourisme. Quand nous sommes dans une période hors saison, les restaurants et les auberges ferment, car il n’y a plus personne. »

Propriétaire du Hawk’s Nest Lodge dans la ville voisine de Forks, Peter Dostie partage ces inquiétudes. Attablé à la réception de son auberge au décor rustique, l’entrepreneur se dit convaincu que le projet ouvre une brèche pour construire des éoliennes, qui détruiraient le charme du paysage, selon lui. CMP assure qu’elle ne caresse pas ce projet. « Ils nous mentent en plein visage ! », s’indigne M. Dostie.

L’entrepreneur craint de voir les touristes délaisser la région si le projet va de l’avant. « Les gens vont passer à autre chose. Ils vont aller ailleurs. »

Chez CMP, on assure que la ligne n’aura pas d’impacts négatifs sur le tourisme. « Il y a eu vraiment beaucoup d’efforts pour réduire l’impact visuel », commente Katie Yates, responsable des relations avec la communauté pour le New England Clean Energy Connect (NECEC), le nom que porte la ligne.

CMP a accordé une grande attention afin de ne pas perturber les activités des amateurs de randonnée et de véhicules récréatifs, ajoute-t-elle. La présence d’un terrain dégagé autour des lignes pourrait même faciliter la circulation des espèces animales. « Certains chasseurs aiment chasser près des lignes électriques. »

Malgré ces démarches, l’opposition au projet serait toutefois forte parmi les chasseurs et les pécheurs. En 2018, la Sportman’s Alliance of Maine (SAM), un lobby qui les représente, a retiré son appui après qu’un sondage fait auprès de ses membres eut démontré une « écrasante » opposition. Son président David Trahan n’a pas retourné nos appels.

Des entrepreneurs du nord du Maine sont favorables au projet. Nous avons tenté de joindre trois d’entre eux sans succès. Il faut dire que la campagne référendaire est un sujet qui divise. C’est la raison pour laquelle un autre propriétaire d’un commerce dans la région a refusé de nous accorder une entrevue. « Je comprends pourquoi vous me posez la question, mais je n’ai aucun intérêt à vos répondre, car j’ai des clients en faveur et des clients contre », répond-il poliment.

Mme Yates juge qu’il est trompeur de présenter la forêt de Northwoods comme un terrain vierge de toute intervention humaine. « Il s’agit de terrains destinés à l’exploitation forestière, dit-elle. Certains arbres sur le tracé sont petits, car ils n’ont été plantés qu’il y a 10 ans. »

M. Dostie reconnaît qu’il y a parfois des coupes dans la forêt de Northwoods. « Oui, ils font des coupes, mais les arbres repoussent. Ces arbres [sur le tracé de la ligne] ne repousseront jamais ! »

Des retombées économiques

À Lewiston, où se termine la ligne au sud, la ville appuie fortement le projet. La possibilité de réduire de 3 millions de tonnes métriques les émissions de gaz à effet de serre en utilisant les surplus d’Hydro-Québec, à elle seule, est suffisante pour convaincre Lincoln Jeffers, directeur du département du développement économique de la deuxième plus grande ville de l’État. « C’est bon pour la Nouvelle-Angleterre, c’est bon pour le Maine. »

Près de la moitié du 1 milliard US investi dans le projet sera déployé à Lewiston où seront construites les infrastructures permettant d’acheminer l’électricité d’Hydro-Québec vers le Massachusetts, explique le fonctionnaire municipal à une table de conférence où se trouvent d’épais dossiers.

Il estime que le projet permettra d’augmenter les revenus tirés des taxes municipales de 6 à 7 millions US sur un budget total d’environ 50 millions US. « Notre économie est diversifiée, mais nous avons certains secteurs plus pauvres au centre-ville, explique-t-il en pointant sur une carte de la ville installée au mur. L’augmentation de la valeur foncière nous aidera à diminuer les taxes municipales et rendre les villes plus attrayantes pour les entreprises. »

Pour la municipalité de Jay, les revenus fiscaux potentiels générés par le projet sont les « bienvenus », admet Paul Binette, agent de perception. Les taxes municipales ont augmenté de 2011 à 2018 en raison des difficultés de l’industrie du papier. La situation s’était stabilisée récemment, mais l’explosion d’une usine en 2020 a porté un autre coup économique à la ville.

M. Binette précise qu’il est un agent neutre dans le débat. « La décision revient aux citoyens du Maine. S’ils refusent le projet, “ non ” veut dire “ non ” et les taxes augmenteront. »

Peter Dostie, qui est également agent de perception de la ville de Forks, admet que le projet de CMP apporterait des revenus fiscaux à son village. « Ça ne compensera pas pour les dommages qui seront faits. »

Le projet est une occasion en or pour l’économie du Maine, croit Dana Connors, président de la Chambre de commerce du Maine, située dans la capitale de la l’État à Augusta, où ne passe pas la ligne. Il craint qu’en annulant le projet, les entreprises craignent d’investir au Maine. « Ce n’est pas tous les jours qu’on peut avoir un investissement de 1 milliard US qui sera entièrement payé par les résidants d’un autre État [Massachusetts]. »

M. Dostie croit, pour sa part, que les électeurs rejetteront le projet d’Hydro-Québec. « Il y a certaines choses qui sont sacrées au Maine : l’industrie du homard, la population d’élan et la forêt de Northwoods. »