Les prix du gaz naturel se sont envolés au cours des derniers mois sur les principaux marchés mondiaux. La remontée a été rapide et son impact est catastrophique en Europe et en Asie.

Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

Des entreprises ont fait faillite, d’autres ont cessé leurs activités, et les consommateurs de plusieurs pays européens se demandent s’ils pourront payer leur facture de chauffage cet hiver.

En quelques mois seulement, le prix du gaz naturel a doublé aux États-Unis, où la ressource est pourtant abondante. Après avoir passé des années autour de 2 $ US par MBTU (million de BTU, unité de mesure courante), le prix a plus que doublé et s’échange actuellement autour de 5 $ US/MBTU sur le marché de l’Est américain.

En Asie, les prix ont bondi de 175 % et en Europe, les prix sont supérieurs de 250 % à ce qu’ils étaient au début de l’année. Ce qui s’est passé peut être décrit comme une tempête parfaite. Au début de la pandémie, la paralysie de l’économie mondiale avait fait dégringoler le prix du gaz naturel. La reprise en V qui a suivi a fait exploser la demande, surtout celle provenant de l’Asie, et la météo a fait le reste. Le printemps et l’hiver ont été froids, l’été chaud, ce qui a contribué à la hausse de la demande et des prix. Même les éoliennes, qui fournissent généralement une bonne partie de l’électricité consommée en Europe, ont contribué à la crise en produisant moins que d’habitude, parce que le vent n’était pas au rendez-vous.

En Europe, où le prix du gaz naturel est déjà cinq à six fois plus élevé qu’en Amérique du Nord en temps normal, la récente flambée est une catastrophe. La plupart des pays en pleine transition énergétique ont éliminé le recours au charbon et aux autres sources d’énergie polluantes pour augmenter leur production d’énergie éolienne et solaire. Le cas de l’Allemagne est particulièrement grave. Le pays le plus industrialisé d’Europe a abandonné à la fois le charbon et le nucléaire, une source d’énergie stable qui n’émet pas de gaz à effet de serre, après le désastre de Fukushima.

Cette décision de la chancelière Angela Merkel a eu des effets pervers. La consommation de charbon a augmenté plutôt que baissé et le pays est devenu encore plus dépendant du gaz russe.

L’Europe, à l’exception de la France, où le nucléaire domine encore, dépend plus que jamais auparavant des énergies vertes et intermittentes, mais aussi d’une source d’énergie stable comme le gaz naturel pour faire tourner ses usines et pour chauffer et éclairer ses maisons.

Sauve qui peut !

Alors que l’hiver approche, on assiste à toutes sortes de tentatives désespérées pour tenter de contrer l’impact de cette flambée des prix. Des centrales au charbon fermées ont redémarré pour alimenter des entreprises aux abois.

L’Europe tente d’importer tout ce qui est offert comme gaz naturel sous forme liquide, notamment des États-Unis, où ça commence à faire des remous. L’association américaine des consommateurs industriels d’énergie, qui représente les entreprises du secteur de la chimie, de l’agroalimentaire et de la fabrication, vient de demander au gouvernement des États-Unis de stopper les exportations de GNL vers l’Europe et l’Asie pour empêcher les prix de grimper chez eux.

Au Royaume-Uni, déjà aux prises avec des pénuries de toutes sortes dues au manque de chauffeurs de camion, des voix s’élèvent pour que le gouvernement nationalise (sacrilège !) les revendeurs de gaz qui ont cessé leurs activités pour assurer à leur place l’approvisionnement en gaz naturel, le temps que le marché se calme.

En Italie, le gouvernement de Mario Draghi a débloqué 3 milliards d’euros pour aider les ménages et les petites entreprises à faire face à l’augmentation de leurs factures de gaz et d’électricité au cours des prochains mois. Les consommateurs italiens font face à une augmentation de 40 % du coût de l’électricité.

Bon et méchant gaz

La transition de l’Europe vers les énergies vertes s’est traduite par une plus grande dépendance au gaz naturel et par une plus grande vulnérabilité envers le régime de Vladimir Poutine, son principal fournisseur.

L’entreprise russe Gazprom fournit le tiers de tout le gaz naturel consommé en Europe, une proportion qui devrait augmenter à mesure que les pays élimineront le recours aux autres formes d’énergie fossile pour respecter leurs engagements de réduction des gaz à effet de serre.

Malgré la crise, les Russes refusent d’accroître leurs livraisons vers l’Europe, ce que déplore le patron de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, qui estime que la Russie devrait profiter de l’occasion pour prouver qu’elle peut être un fournisseur fiable pour le marché européen.

Dépendre des Russes n’est pas confortable, on s’en doute. C’est la raison pour laquelle l’Europe aurait probablement accueilli avec enthousiasme l’arrivée d’un nouveau fournisseur comme GNL Québec pour diversifier et sécuriser son approvisionnement.

Considéré ici comme un « méchant » dont il faut se débarrasser, le gaz naturel est pour l’Europe la source d’énergie stable qui peut lui permettre de faire avancer sa transition vers les énergies vertes.

En 2020, les énergies renouvelables avaient dépassé pour la première fois l’énergie fossile dans la production d’électricité sur le continent européen. Il sera facile de faire porter la responsabilité de la crise actuelle à ce changement de cap historique, ce qui pourrait anéantir les progrès réalisés jusqu’ici.