« Ça ne vous tente plus qu’on parle de politique ou de l’élection », lançait Justin Trudeau dans son discours pour souligner la deuxième victoire minoritaire du Parti libéral du Canada. Après cette campagne électorale, le prochain gouvernement, qui devra continuer à s’entendre avec les partis de l’opposition, a déjà plusieurs dossiers chauds qui l’attendent. Tour d’horizon.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse
André Dubuc
André Dubuc La Presse

Finances publiques

La question du retour à l’équilibre budgétaire semble avoir été reléguée aux oubliettes depuis le début de la crise sanitaire. Tôt ou tard, un plan devra être présenté aux contribuables. Les nombreux programmes d’aide ne seront pas éternels.

« Les libéraux ont fait pour plus de 70 milliards de nouvelles promesses, souligne Luc Godbout, titulaire de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances de l’Université de Sherbrooke. Il y aura une aggravation de la dette qui découlera de la campagne. »

Selon le Directeur parlementaire du budget (DPB), le déficit devrait atteindre 138 milliards pour l’exercice en cours, ce qui devrait gonfler la dette fédérale à 1194 milliards. Le chien de garde des contribuables anticipe que les frais de la dette doubleront par rapport à 2020-2021, à 37,6 milliards, d’ici cinq ans.

La trajectoire qui doit mener vers le déficit zéro ne figurait pas dans la plateforme électorale du Parti libéral du Canada (PLC). La formation politique semble miser davantage sur une réduction du ratio de la dette fédérale par rapport au produit intérieur brut (PIB) – le poids de la dette par rapport à l’économie. Ce ratio devrait décliner à 44,2 % en 2025-2026, calcule le DPB.

« J’aurais aimé qu’on nous en dise un peu plus, affirme M. Godbout. Si ce n’est pas l’équilibre, quel est le ratio visé dans 5 ou 10 ans ? Quand il y aura une prochaine récession, on aura une meilleure idée de notre position. »

Emploi

PHOTO ABIGAIL SAXTON, ARCHIVES BLOOMBERG

Si le marché du travail s’est relevé depuis le début de la pandémie, il reste environ 156 000 postes à récupérer pour renouer avec le niveau de février 2020.

Si le marché du travail s’est relevé depuis le début de la pandémie, il reste environ 156 000 postes à récupérer pour renouer avec le niveau de février 2020. Le hic : les entreprises s’arrachent les cheveux lorsque vient le temps de recruter du personnel.

On recensait quelque 816 000 postes vacants au pays en juin dernier et 219 000 au Québec. De son côté, le taux de chômage a reculé à 7,1 % en août.

« Ce n’est pas normal d’avoir un taux aussi élevé et d’observer des indicateurs de pénurie de main-d’œuvre aussi élevés », souligne l’économiste de la Banque Nationale Matthieu Arseneau.

À maintes reprises, la Prestation canadienne de relance économique (PCRE) a été montrée du doigt par plus d’une entreprise. Ce programme, qui doit en principe prendre fin le 23 octobre, doit faire l’objet d’une réflexion, croit l’économiste Pierre-Carl Michaud, de HEC Montréal.

Mais il faut tenir compte d’autres facteurs, ajoute-t-il.

« C’est bizarre, le marché du travail dans lequel on est, dit M. Michaud. Il y a une pénurie d’un côté et du chômage structurel dans certains secteurs [culture, restauration]. Il faudra que les programmes ciblent les personnes qui ont besoin d’aide à long terme. Avec les frontières qui s’ouvrent, le temps est venu d’avoir des discussions sur l’immigration également. »

Environ 30 % des entrepreneurs peinaient à recruter des travailleurs non qualifiés en juillet, selon un sondage de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. Mardi, des associations patronales demandaient déjà au prochain gouvernement de ne pas aggraver la situation actuelle.

Logement

PHOTO PASCAL RATTHÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Le programme du Parti libéral parle de permettre aux moins de 40 ans de puiser dans leur REER jusqu’à 40 000 $ en franchise d’impôt pour payer l’acompte sur une nouvelle propriété sans avoir ensuite à rembourser le REER.

La flambée des prix de l’immobilier est en train de compromettre le rêve d’accéder à la propriété pour la génération montante. « La génération qui est à l’âge d’acheter une propriété et les autres jeunes qui s’en viennent seront-ils capables de devenir propriétaires comme leurs parents l’ont été ? », se questionnait Paul Cardinal, économiste à l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), quand La Presse lui avait parlé pendant la campagne.

Les accédants à la propriété sont incapables d’amasser la mise de fonds à l’achat d’une première propriété. Le programme du Parti libéral parle de permettre aux moins de 40 ans de puiser dans leur REER jusqu’à 40 000 $ en franchise d’impôt pour payer l’acompte sur une nouvelle propriété sans avoir ensuite à rembourser le REER. Il propose aussi d’assouplir l’Incitatif à l’achat d’une première propriété de sorte que les intérêts sur l’emprunt servant de mise de fonds soient capitalisés jusqu’au remboursement de la dette au moment de la revente. Il envisage aussi de doubler le crédit d’impôt pour l’achat d’une première habitation, qui passera à 1500 $. Il est aussi question d’un Fonds pour accélérer les logements dont le but est de proposer 100 000 nouveaux logements destinés à la classe moyenne d’ici 2024-2025. Le fonds offrira une aide aux villes en ce sens.

Inflation

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

« Le niveau actuel de l’inflation est préoccupant, a confié Benoit P. Durocher, économiste chez Desjardins, à la parution des chiffres. Bien qu’il existe des facteurs temporaires qui expliquent la hausse des prix comme l’essence, plus de la moitié des composantes du panier de produits affiche une inflation supérieure à 3 %. »

L’inflation annuelle au Canada a atteint en août un rythme de 4,1 %, du jamais-vu en 18 ans.

« Le niveau actuel de l’inflation est préoccupant, a confié Benoit P. Durocher, économiste chez Desjardins, à la parution des chiffres. Bien qu’il existe des facteurs temporaires qui expliquent la hausse des prix comme l’essence, plus de la moitié des composantes du panier de produits affiche une inflation supérieure à 3 %. » Pour 2021, on s’aligne pour une inflation moyenne de 3 %. Pour le citoyen lambda, son pouvoir d’achat est à risque à moins d’une augmentation de revenus équivalente.

C’est à la Banque du Canada que revient le mandat de gérer l’inflation au pays au moyen de sa politique monétaire. Elle cible un taux d’inflation compris dans une fourchette de 1 à 3 %, le point médian étant 2 %. Elle répète que l’inflation actuelle n’est que temporaire. Durant la campagne électorale, M. Trudeau avait laissé savoir que la politique monétaire ne l’intéressait pas.

Nouveaux revenus

PHOTO DAMIEN MEYER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Ottawa a une carte dans sa manche : une taxe sur les revenus générés par les géants numériques comme Google, Apple, Amazon et Facebook.

Cela ne sera pas suffisant pour renouer avec les budgets à l’encre noire, mais les libéraux misent sur quelques mesures pour garnir les coffres de l’État, comme une surtaxe de 3 % sur les grandes banques et compagnies d’assurance. La plateforme libérale prévoit également un « dividende de la relance au Canada », qui sera exigé des entreprises dont la relance a été « plus rapide et plus vigoureuse que dans bien d’autres secteurs ».

Les libéraux estiment qu’au total, ces mesures vont générer annuellement au moins 2,5 milliards au cours des quatre prochaines années à compter de 2022-2023.

« C’est un signal qu’on veut augmenter les impôts d’entreprises qui se sont retrouvées dans une position avantageuse, explique M. Godbout. Est-ce qu’on va l’étendre ? Ça sera à observer. »

Ottawa a aussi une carte dans sa manche : une taxe sur les revenus générés par les géants numériques comme Google, Apple, Amazon et Facebook. À 3 %, cette mesure rapporterait 4 milliards sur cinq ans au gouvernement, calculait le DPB en début d’année.

Sans cadre international d’ici le 1er janvier 2022, le gouvernement fédéral avait déjà signalé qu’il comptait imposer les services numériques de grandes entreprises étrangères dont les revenus sont d’au moins 1,1 milliard CAN l’an prochain.

Avec Richard Dufour, La Presse