(Montréal) Les pénuries, que ce soit de personnel ou de composantes industrielles, seront le principal défi économique de la troisième mouture du gouvernement Trudeau. Le problème, c’est que les outils normalement utilisés pour relancer l’économie ne pourraient être d’aucun secours, s’inquiète Douglas Porter, économiste en chef de BMO Groupe financier.

Stéphane Rolland La Presse Canadienne

« Normalement, la théorie économique est assez simple : le gouvernement doit stimuler la demande pour permettre une reprise, explique l’économiste en entrevue. Or, la demande n’a pas besoin d’être stimulée en ce moment. Le pouvoir d’achat des gens est fort. L’enjeu, c’est de pouvoir fournir les biens et les services. »

Les restrictions sanitaires auront permis aux Canadiens d’accroître leur épargne et leur pouvoir d’achat. La pénurie de main-d’œuvre et les perturbations de la chaîne d’approvisionnement ont toutefois freiné l’offre. « C’est un peu comme si on avait mis une limite de vitesse sur l’économie. »

C’est une des raisons, avec l’effet de la quatrième vague, qui a amené l’équipe d’économistes de la Banque Nationale à abaisser leurs prévisions de croissance économique. En juillet, ils anticipaient une croissance annualisée de 6,3 % et 5,8 % aux troisième et quatrième trimestres, respectivement. « Nous sommes désormais à 4,6 % et 4,7 % », ajoute Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint.

Il donne en exemple la pénurie de semi-conducteurs qui a entraîné une diminution de la production d’automobiles. « Les ventes d’automobiles ont baissé de manière substantielle, pas parce que les consommateurs n’en veulent pas, mais bien parce qu’on n’est pas capable de livrer. Les stocks sont très bas chez les concessionnaires. »

Dans ce contexte, les options du fédéral sont plus limitées quand vient le temps de soutenir la reprise, juge M. Porter. « La première chose à faire sera de ne pas aggraver les choses, notamment en décourageant les Canadiens de travailler. »

Pour sa part, M. Arseneau croit que l’aide aux travailleurs a contribué à accentuer la pénurie de main-d’œuvre. En juillet, près de 30 % des entrepreneurs disaient avoir de la difficulté à recruter des travailleurs non qualifiés, selon un sondage de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI). Or, le taux de chômage était de 7,5 %, selon Statistique Canada. « Ce n’est pas normal d’avoir autant de difficulté à recruter quand le taux de chômage est à ce niveau. »

À moins d’un prolongement, la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE) devrait tirer à sa fin le 23 octobre prochain. « Le rôle du gouvernement dans les prochains mois devrait être de se concentrer sur la formation de main-d’œuvre pour s’assurer que les gens retrouvent du travail et que l’on comble les besoins des entreprises », estime l’économiste de la Banque Nationale.

Le principal défi pour le gouvernement demeurera de relancer l’immigration, croit M. Arseneau. Seulement 27 000 ménages se sont créés en 2020, une baisse de 87 % et un creux depuis 1999. D’avril à décembre 2020, le nombre de nouveaux arrivants était 50 % inférieur à la moyenne des cinq dernières années.

La tendance est encourageante tandis que nous sommes revenus à un seuil de 93 % à la mi-année, note l’économiste. « Ce qui explique le succès économique du Canada sur une base relative et la résilience du marché immobilier, c’est notre politique d’immigration très agressive, du côté des immigrants économiques. »

Le spectre de l’inflation

Le manque de personnel et l’accès difficile à certains biens sont des facteurs propices à une augmentation généralisée des prix, poursuit M. Arseneau. La montée du protectionnisme est une autre « tendance lourde » qui ajoute de l’huile sur le feu.

En août, l’Indice des prix à la consommation (IPC) a enregistré sa plus forte hausse annuelle depuis 2003, soit 4,1 %, selon Statistique Canada. La situation devrait se tempérer, anticipe l’économiste, mais l’inflation pourrait demeurer au sommet de la fourchette de la Banque du Canada, soit entre 2,5 % et 3 %.

Un tel niveau d’inflation ne semble pas inquiétant au premier abord, mais il pourrait forcer la banque centrale à intervenir en haussant les taux d’intérêt, pour ramener l’inflation aux alentours de 2 %, ce qui ralentirait la croissance économique.

Finances publiques

Le gouvernement Trudeau continuera de gérer les finances publiques pour un troisième mandat. Accusés de dépenser sans compter par leurs rivaux conservateurs, les libéraux ont plaidé qu’il serait dommageable de retirer trop rapidement le soutien à l’économie.

Pour le moment, le cadre financier du Parti libéral est « raisonnable », croit M. Porter. En 2021-2022, le déficit devrait fondre de moitié à 150 milliards. Il diminuerait progressivement par la suite pour s’établir à 35 milliards en 2024-2025. Le ratio dette/PIB resterait aux alentours de 50 %.

« La question est de savoir, est-ce vraiment ça qui va arriver ? Nous avons beaucoup de nouvelles propositions de dépenses et nous ne savons pas si la pandémie ne mettra pas le gouvernement dans une posture où il devra dépenser pour soutenir l’économie », affirme l’économiste en chef de la BMO.

« Si le déficit ne diminue pas comme prévu, je commencerais à être inquiet », ajoute M. Porter.