Les camionnettes Ford F-150 sont devenues tellement rares en Amérique du Nord que celles d’occasion valent aujourd’hui autant que les neuves. Du jamais-vu au Québec. Si certains fabricants sont particulièrement touchés par une pénurie de semi-conducteurs, toutes les marques de véhicules sont – à divers degrés – affectées par des difficultés d’approvisionnement.

Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

Des véhicules d’occasion aussi chers que des neufs

Des délais de livraison de plus d’un an et des véhicules d’occasion qui valent autant que des neufs : pour se procurer une nouvelle voiture, surtout certains modèles, mieux vaut s’armer de patience et s’y prendre longtemps d’avance.

La pénurie de camionnettes touche durement Tristan Smith, propriétaire d’un parc de véhicules d’escorte routière composé principalement de Ford F-150 ou Transit. Rappelons qu’en février dernier, Ford a annoncé devoir réduire de façon importante sa production de camionnettes F-150 en raison de la pénurie de puces électroniques.

La situation est à ce point critique que Tristan Smith songe aujourd’hui à changer son parc pour des Ford Explorer d’occasion de la Sûreté du Québec. Selon lui, ce sont les seuls véhicules dont la valeur n’a pas augmenté dans la dernière année – et demeurent donc à un prix acceptable.

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Je ne peux pas me permettre d’attendre six à huit mois pour un camion, et je ne peux pas non plus payer un usagé plus cher qu’un neuf.

Tristan Smith, propriétaire d’un parc de véhicules d’escorte routière à Granby

« Alors que j’ai payé le mien, flambant neuf, 40 000 $ en 2019, ils vendent une camionnette usagée 50 000 $, dénonce Tristan Smith. Et ça, c’est si je suis capable d’en trouver. »

La surenchère sur les véhicules d’occasion est réelle, confirme Pascal Sainte-Marie, propriétaire de Viau Ford à Saint-Rémi. « Juste pour le marché du camion, chez nous, il y a des véhicules qui ont environ deux ans, avec un kilométrage très bas, qui se vendent au même prix qu’un véhicule neuf se vendait du manufacturier », énonce-t-il. Le nombre de Ford F-150 sur son terrain à l’heure actuelle ? Zéro.

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Fermeture de certaines usines au début de la pandémie, manque de résilience des chaînes d’approvisionnement mondiales, défis climatiques et pénurie de semi-conducteurs sont au nombre des facteurs expliquant la pénurie dans le secteur automobile.

« Les prix des véhicules d’occasion ont augmenté dans la dernière année, chose que moi je n’ai jamais vue, indique aussi Norman Hébert, président du Groupe Park Avenue. Dans notre groupe, on vend 20 000 véhicules neufs ou d’occasion par année, et le ratio en ce moment est d’un pour un. C’est quelque chose qu’on n’a jamais vécu », affirme-t-il.

Faire face aux listes d’attente

Ceux qui rêvent d’un véhicule neuf doivent aussi s’armer de patience. Christian Dion et sa conjointe Amélie ont récemment déménagé hors de Montréal. Ils ont voulu acheter une voiture, électrique de préférence. Après s’être renseignés, ils ont jeté leur dévolu sur le Toyota RAV4 Prime, très populaire. « On s’est fait dire que pour le RAV4 branchable Prime, il y avait un an d’attente », indique Amélie. « Parce que notre besoin était assez immédiat, on est allés vers la Toyota Prius Prime, qui est la version berline, ajoute Christian. On l’a eue tout de suite, mais on a été chanceux. »

« Du côté de Toyota, il y a une très forte demande pour le RAV4, et il y a encore des commandes qui ne seront pas complétées pour un autre 12 mois », confirme Mathieu Spinelli, président du Groupe Spinelli à Montréal. « C’est vraiment parce que la demande est extrêmement élevée au Québec, à cause des subventions », précise-t-il. Il affirme avoir un stock suffisant de plusieurs autres marques et modèles.

Chez Viau Ford à Saint-Rémi, un client en provenance des Îles-de-la-Madeleine a récemment parcouru quelque 3000 kilomètres aller-retour pour venir chercher un véhicule en stock – ce que le client avait constaté en ligne.

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Pascal Sainte-Marie, propriétaire du concessionnaire Viau Ford à Saint-Rémi, sur son terrain

Ce n’était pas combien, c’était : “Quand est-ce que je peux l’avoir ? Est-ce que je peux partir aujourd’hui ?”. C’est ça que ça crée, la rareté. Ça amène de nouveaux défis.

Pascal Sainte-Marie, propriétaire du concessionnaire Viau Ford à Saint-Rémi

Cet effet de rareté a des conséquences sur les prix, même pour les véhicules neufs. « Vu qu’il y a moins de disponibilités et que le marché est fort, il y a un peu moins de magasinage et de réduction des prix », reconnaît le président et directeur général du Groupe Park Avenue, Norman Hébert. « Lorsqu’il n’a pas le choix, le consommateur a moins de pouvoir de négociation », résume Louis Hébert, professeur en management à HEC Montréal.

Les détaillants de voitures joints par La Presse étaient unanimes : mieux vaut s’y prendre d’avance si vous prévoyez vous procurer un nouveau véhicule prochainement.

Une « tempête parfaite » en cinq causes

Une combinaison de plusieurs facteurs explique la pénurie dans le secteur automobile. Voici cinq difficultés qui frappent les constructeurs à l’échelle mondiale, entraînant un ralentissement de la production d’automobiles qui a des répercussions jusque chez nous.

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Ouvrier dans une usine d’assemblage de Volkswagen, en Allemagne

Fermeture d’usines

Pendant la pandémie, certains constructeurs automobiles ont ralenti, et parfois même arrêté, leur production. Le but était de freiner la transmission de la COVID-19 et de s’ajuster à la demande, puisque les ventes de véhicules neufs avaient chuté dès avril 2020.

Or, la reprise des activités est plus lente que la période d’arrêt. « Redémarrer, dans une situation où les systèmes d’approvisionnement n’étaient pas nécessairement résilients et où il y a beaucoup de dépendance sur certains fournisseurs, ce n’est pas facile », indique Louis Hébert, professeur en management à HEC Montréal.

Le chercheur compare cette situation au confinement : le gouvernement peut établir un confinement sévère en quelques jours, mais il aura besoin de plusieurs mois pour mener à bien le déconfinement. « Le capitalisme se veut flexible pour couper [la production], mais redémarrer la machine, c’est plus compliqué », résume-t-il.

En mai dernier, de nombreuses marques, de Ford à Honda en passant par Subaru, avaient annoncé que les interruptions dans leurs usines d’assemblage n’étaient pas en voie de se terminer, selon un article publié dans le Guide de l’auto.

Ce ralentissement, jumelé à d’autres difficultés, a créé une « tempête parfaite » dans le milieu de la vente automobile, selon Serge Vallières, responsable des communications du Groupe Park Avenue. « Elle est gérée, et elle est en train de se résorber », précise-t-il toutefois.

Défis climatiques

En plus des interruptions dans les usines, plusieurs problèmes climatiques ont nui à la production des composants nécessaires à la construction d’automobiles. La vague de froid sans précédent qui a paralysé le Texas en février 2021 a contraint de nombreuses usines à suspendre leurs activités à cause de coupures de courant, perturbant les chaînes d’approvisionnement.

Début mars, la pire sécheresse en 56 ans a frappé Taiwan, qui abrite quatre des huit plus grands fondeurs de puces au monde, incluant la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company Limited (TSMC), le leader mondial. La sécheresse a affecté la production dans ces usines gourmandes en eau, indique Pierre Langlois, directeur du département de génie informatique et de génie logiciel de Polytechnique Montréal.

Enfin, à la fin du mois de mars, un incendie a ravagé Renesas Electronics, dans le nord du Japon. Il s’agit du troisième producteur mondial en importance de puces pour l’industrie automobile.

Pénurie de semi-conducteurs

La demande de puces électroniques (nécessaires au fonctionnement d’un grand nombre d’objets, comme les ordinateurs et les téléphones intelligents) s’est décuplée avec la pandémie. Or, à cause des fermetures d’usines, la production n’a pas suivi.

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En raison des restrictions sanitaires, la production de puces électroniques nécessaires au fonctionnement d’ordinateurs, de téléphones intelligents et d’automobiles a grandement ralenti.

Dans les véhicules automobiles, ces puces sont essentielles pour le fonctionnement électronique du véhicule. Dans les plus sophistiqués, on peut retrouver jusqu’à 90 de ces dispositifs. « On ne se rend pas compte de leur complexité », estime Pierre Langlois. « Il y a quelques centaines de fabriques sur la planète, mais il n’y en a que quelques-unes qui peuvent fabriquer les puces électroniques les plus avancées, rappelle-t-il. Ce sont des fabriques plus spécialisées les unes que les autres. »

Le 22 juillet, Intel, géant américain de semi-conducteurs, a annoncé que la pénurie de composants électroniques pourrait durer jusqu’en 2023.

Rupture des chaînes d’approvisionnement

Avant même la pandémie, les chaînes d’approvisionnement mondiales étaient étirées, explique Louis Hébert, de HEC Montréal. La crise de la COVID-19 a contribué à les rompre. « Les chaînes d’approvisionnement, très dispersées et qui étaient en mode juste à temps, ou à flux tendu, ont connu des ratés depuis plusieurs mois, dit-il. Les raisons sont diverses, mais elles sont toutes liées à la pandémie. »

Entre les usines qui n’ont pas repris à plein régime, les fournisseurs de matières premières qui ne répondent pas toujours à la demande et les pénuries de composants électroniques, les chaînes d’approvisionnement ne sont pas encore de retour à la normale, confirme le chercheur.

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Chez le concessionnaire Viau Ford, à Saint-Rémi, la pénurie de véhicules est visible sur le terrain.

Augmentation de la demande

La demande pour les véhicules avait baissé en 2020, mais elle a augmenté de façon importante cette année. « Nos ventes par année, à date [en juin] au Québec, ont augmenté de plus de 44 % par rapport à l’an dernier », a indiqué par courriel Michael Bouliane, directeur aux communications pour Toyota Canada inc. « Elles ont été encore plus fortes que celles de 2019 », ajoute-t-il. Du côté du Groupe Park Avenue, Norman Hébert, président et chef de la direction, constate aussi que « l’an passé, [les gens] ont acheté des vélos, des piscines et des spas. Cette année, ils ont envie de s’acheter une voiture ».

Si on allie cette augmentation de la demande à la diminution de l’offre, on se retrouve dans la situation actuelle du marché de l’automobile. « Le marché est à la baisse en 2021. Il va se produire des centaines de milliers de véhicules en moins en 2021 à cause des pénuries. Mais, en général, le marché canadien va être capable de répondre à la demande », estime toutefois Norman Hébert.