(Washington) Le travail au noir représente plus de 70 % de l’emploi total des pays émergents et en développement, un niveau tel qu’il compromet leur croissance et accentue la pauvreté en particulier dans le contexte de la pandémie, met en garde la Banque mondiale.  

Delphine TOUITOU Agence France-Presse

Dans ces pays, « beaucoup trop de personnes et beaucoup trop de petites entreprises exercent leur activité en dehors du champ de vision des gouvernements dans une zone où peu d’aide leur est disponible dans une situation d’urgence telle que la crise de la COVID-19 », souligne Mari Pangestu, directrice générale de la politique de développement et des partenariats de la Banque mondiale, dans un rapport publié mardi consacré à ce phénomène.

Le secteur « informel » représente environ un tiers du produit intérieur brut (PIB) de ces pays, détaille-t-elle.

Dans cette étude, intitulée « The Long Shadow of Informality : Challenges and Policies » (L’ombre de l’informalité : défis et politiques), présentée comme la première analyse complète réalisée par l’institution de Washington, les auteurs font la démonstration que le travail au noir sape grandement la reprise et le développement de ces pays.

Tous les indicateurs sont ainsi affectés par un secteur informel très élevé : des revenus par habitant plus faibles, une plus grande pauvreté, une plus grande inégalité des revenus, des marchés financiers moins développés et des investissements plus faibles.

Ces économies sont aussi plus éloignées de la réalisation des objectifs de développement durable.  

Parce qu’il est « étonnement élevé », le travail au noir « diminue la capacité (de ces pays) à mobiliser les ressources budgétaires nécessaires pour soutenir l’économie en cas de crise, à mener des politiques macroéconomiques efficaces et à renforcer le capital humain pour le développement à long terme », résument les auteurs de l’étude.

Les recettes publiques des pays émergents et en développement dont le travail au noir est supérieur à la moyenne, représentent environ 20 % du PIB, soit 5 à 12 points de pourcentage en moins que le niveau observé dans les autres pays.

Un phénomène discriminatoire

Les dépenses publiques sont également inférieures de 10 points de pourcentage du PIB.

De plus, l’emploi au noir est aussi discriminant puisqu’il affecte davantage les femmes et les jeunes peu diplômés.

« Au milieu de la crise de la COVID-19, ils sont souvent laissés pour compte, avec peu de recours aux filets de sécurité sociale lorsqu’ils perdent leur emploi ou subissent de graves pertes de revenus », a déploré Mari Pangestu.

Le degré de secteur informel varie « considérablement » selon les régions et les pays.

En pourcentage du PIB, il est ainsi plus élevé en Afrique subsaharienne, à 36 %, et le plus bas au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, à 22 %.  

En Asie du Sud et en Afrique subsaharienne, le travail au noir, « omniprésent », est en grande partie le résultat d’un faible capital humain et de grands secteurs agricoles.

En Europe et en Asie centrale, en Amérique latine et dans les Caraïbes, ainsi qu’au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les lourdes charges réglementaires et fiscales et la faiblesse des institutions ont joué un rôle important dans son développement.  

Pourtant, le secteur informel était sur une tendance à la baisse depuis trois décennies avant la pandémie.  

Entre 1990 et 2018, en moyenne, il avait ainsi chuté d’environ 7 points de pourcentage du PIB pour s’établir à 32 % du PIB.  

Cette baisse reflétait en partie des réformes politiques.  

Les auteurs du rapport font donc aux décideurs politiques cinq principales recommandations générales pour revenir sur cette courbe descendante.

Ils préconisent tout d’abord d’adopter « une approche globale » dans la mesure où l’informalité reflète un sous-développement généralisé tout en adaptant les mesures à la situation de chaque pays.

Ils recommandent en outre d’améliorer l’accès à l’éducation, aux marchés et au financement « afin que les travailleurs et les entreprises du secteur informel deviennent suffisamment productifs » pour ne pas avoir recours au travail au noir.

Ils invitent les pays à améliorer le climat des affaires et enfin, « à rationaliser la réglementation fiscale » pour réduire le coût du travail légal et augmenter celui du travail au noir.