Au Québec, le projet éolien Apuiat offrira son énergie à 6 cents le kilowattheure. À Terre-Neuve, le projet hydroélectrique Muskrat Falls pourrait déboucher sur un prix de 24 cents !

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Difficile de parler énergie au Canada sans évoquer les énormes problèmes de Terre-Neuve avec ses deux principales sources : l’hydroélectricité et le pétrole. À la veille des élections de cette province, l’énergie est un enjeu qui a des incidences majeures sur les finances publiques, contrairement au Québec 1.

Et l’analyse du cas terre-neuvien permet de situer le Québec dans le contexte, tel qu’on le constate dans un rapport fort intéressant de l’Institut CD Howe.

PHOTO FOURNIE PAR NALCOR

Une des lignes de transport construites entre la centrale Muskrat Falls et Saint-Jean, à Terre-Neuve

Terre-Neuve s’est lancée corps et âme en 2013 dans l’érection du barrage Muskrat Falls, sur la rivière Churchill, au Labrador, et aujourd’hui, c’est un fiasco. Essentiellement, le projet de près de 10 milliards a été lancé sans vérification adéquate par les politiciens et en dépit d’un manque d’expertise.

Résultat : les dépassements atteignent 4 milliards ou 40 %. Et si Ottawa n’efface pas de ses livres les 8 milliards de dollars qu’elle a prêtés à la province pour le projet, les Terre-Neuviens pourraient voir leur facture d’énergie passer de 13 cents à 24 cents le kilowattheure 2.

Après avoir signé un contrat contesté avec le Québec dans les années 1960 pour Churchill Falls, à 0,25 cent le kilowattheure, les politiciens terre-neuviens ont encore une fois gaffé pour un projet hydroélectrique sur la rivière Churchill. Pathétique !

Mais le plus consternant, c’est que ce fiasco n’est pas l’élément principal qui mine les finances publiques de la province pour le moment, selon l’analyse CD Howe. Selon les auteurs Don Drummond et Louis Lévesque, la province a engagé des dépenses de programmes bien au-delà de ses moyens à long terme, si bien qu’elle est maintenant la plus dépensière des provinces canadiennes.

Et cette fois, ce sont les ressources pétrolières de la province qui sont en cause.

En 2019-2020, avant la COVID-19, la province a enregistré un déficit avant éléments extraordinaires de 1,2 milliard. Toute proportion gardée, ce déficit annuel est quatre fois plus important que le déficit du Québec au début des années 2010, qui a mené aux douloureuses compressions.

Dans son rapport, CD Howe note que ce trou financier s’explique par des dépenses de programme qui sont 32 % plus élevées que celles de la moyenne des provinces canadiennes. Dit autrement, Terre-Neuve offre de meilleurs services à sa population ou encore de plus gros salaires à ses employés publics.

La richesse apparente de la province, mesurée notamment par les salaires, est telle qu’elle ne touche plus de péréquation depuis plusieurs années.

Grosso modo, m’explique Louis Lévesque, les dépenses de programme des provinces, comme la santé et l’éducation, représentent environ 12 000 $ par habitant au Canada, en moyenne. Et à Terre-Neuve, c’est 3800 $ de plus. Dit autrement, c’est comme si le Québec avait des dépenses de programmes de 30 milliards de plus par année, soit l’équivalent du budget de tout le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

On pourrait penser que le fait d’être une petite province alourdit les dépenses, étant donné l’absence d’économie d’échelle. Or, les trois autres provinces atlantiques ont des dépenses semblables à la moyenne canadienne.

Qu’est-ce qui explique cette enflure ? Le pétrole, justement. Ces dernières années, la province a géré les redevances pétrolières sans se soucier de leurs volatilités. Elle a ainsi amélioré ses services et augmenté les salaires de ses employés publics.

Or, le prix du pétrole a chuté vers la fin de 2014, entraînant la province dans une spirale de déficit. Avant la chute des cours pétroliers, en 2012-2013, Terre-Neuve touchait 2,8 milliards de dollars de redevances. En 2019-2020, avant l’année pandémique, ces redevances avaient chuté à 962 millions.

Ramenée par habitant, la chute est semblable au surcroît de dépenses par rapport aux autres provinces.

Ils ont financé des dépenses récurrentes avec des revenus volatils, et sur la base d’un prix du pétrole qui était à un sommet historique.

Louis Lévesque, coauteur de l’étude de CD Howe

La conséquence de ces déficits récurrents est la hausse marquée du niveau de la dette nette, maintenant à 56 % du PIB, un sommet au Canada. Et l’augmentation, du même coup, des paiements pour la dette (service de la dette) à 15 % des revenus, le double du Québec.

Au moins, avec ses gisements en haute mer, Terre-Neuve n’a pas les problèmes que subit pour l’instant l’Alberta, dont le pétrole se vend au rabais étant donné les difficultés d’accès aux marchés.

Il reste que la situation de Terre-Neuve n’est pas rose du tout, que l’austérité est en vue, chose que les politiciens en campagne ne disent pas crûment à leurs électeurs.

Oh, et vous l’ai-je dit, ce désastre ne tient pas encore pleinement compte de Muskrat Falls, me dit Louis Lévesque. Pathétique, vraiment.

1. Aux dernières nouvelles, le directeur général des élections de Terre-Neuve-et-Labrador avait demandé un report des élections prévues le samedi 13 février en raison d’une éclosion de COVID-19.

2. Terre-Neuve a aussi d’autres solutions pour éviter une telle hausse éventuelle, comme une augmentation des impôts, mais la radiation de la dette d’Ottawa ou le prolongement lointain de son échéancier apparaît comme la solution la plus réaliste.