Ces derniers mois, les économistes ont imploré la ministre Chrystia Freeland de fixer des cibles pour éviter qu’on perde le contrôle de nos finances publiques.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Jusqu’à combien le fédéral doit-il investir ? Quand faudra-t-il cesser d’injecter de l’argent pour la COVID-19 ? Quels critères choisir ?

Leur appel est compréhensible, sachant que le déficit et la dette fédérale ont explosé au Canada et que l’équipe en place n’a pas été exemplaire en matière de finances publiques avant la COVID-19.

Que vous dépensiez pour la pandémie, soit, disent-ils, mais on a besoin de cibles de retour à l’équilibre, qui inspireraient confiance et imposeraient une certaine rigueur à l’appareil d’État.

Établir de telles lignes directrices n’est pas si simple, car il est difficile de savoir jusqu’à quel point une aide de l’État est requise pour redresser une économie après un tel choc et quelle forme cette aide doit prendre.

Dans son énoncé économique, la ministre a répondu à l’appel. Elle propose ce qu’elle décrit en français comme des garde-fous, qui « permettront de savoir quand la remise sur pied faisant suite à la récession causée par la COVID-19 sera terminée ».

Fort bien.

Le problème, c’est que ces cibles sont plutôt imprécises et discutables, si bien qu’on pourrait les appeler des « garde-flous ».

L’énoncé économique de Mme Freeland mentionne trois indicateurs, tous reliés à la situation de l’emploi, soit le niveau de chômage, le taux d’emploi et les heures travaillées. La ministre n’exclut pas que d’autres puissent être utilisés, mais sans dire lesquels.

Pour les trois indicateurs sur l’emploi, il n’est pas dit clairement quel taux il faudra atteindre pour qu’on cesse de gonfler la dette fédérale. L’énoncé laisse entendre que le niveau de février 2020 pourrait être la cible, et que nous sommes actuellement à environ 95 % de cet objectif, mais les hauts fonctionnaires à Ottawa ne pouvaient nous l’assurer.

À ce sujet, il faut noter que le taux de chômage d’avant la COVID-19 était à un creux historique dans certaines provinces, comme au Québec. L’État doit-il injecter de l’argent jusqu’à ce que nous retombions à un tel creux ? Ce serait exiger beaucoup.

Et par ailleurs, il est bien possible que la COVID-19 ait accéléré la transformation de certaines industries, sans en être responsable, qu’on pense au commerce de détail ou au secteur pétrolier.

Les contribuables doivent-ils payer le prix de cette transformation, sachant que l’argent injecté de leurs poches à même leurs impôts éventuels ne sera pas dépensé ailleurs selon leurs désirs ?

Enfin, la situation de l’emploi varie selon les saisons et les provinces.

Oui, il faut un cadre souple, à la mesure de la complexité de la situation, mais une plus grande clarté aurait été appréciée. C’est d’autant plus le cas que l’énoncé nous apprend que le fédéral engrangera non pas deux ans de déficits monstrueux, mais quatre ans !

Plusieurs croyaient, comme le Directeur parlementaire du budget (DPB), que le déficit fédéral chuterait nettement dès l’année 2 post-COVID-19, étant donnée la non-permanence des dépenses liées à la pandémie. Que les finances publiques reviendraient à une certaine normale à partir de la troisième année.

Or, dans l’énoncé, on apprend qu’après un déficit de 382 à 399 milliards cette année (2020-2021), il y aura un déficit de 157 à 167 milliards l’an prochain et encore de 90 à 110 milliards l’année suivante !

Ces déficits sont justifiés par le plan de relance économique que propose la ministre, qui équivaut à de 3 à 4 % du PIB. Faut-il rappeler que le déficit fédéral avoisinait les 25 milliards avant la COVID-19 ?

Bref, d’ici quatre ans, la dette aura gonflé de plus de 700 milliards, et excédera les 1400 milliards de dollars. On sera alors à environ 55 % du PIB, contre 31 % avant le coronavirus.

Le moyen le plus efficace pour relancer l’économie, ce n’est pas tant l’argent (oui, bon, il en faudra), mais surtout l’accès rapide à un vaccin. Quand le taux de vaccination de la population dépassera les 50 %, les restos et les théâtres recommenceront à être bondés, remplis de consommateurs avides de sortir et qui ont épargné pendant les temps morts.

Malheureusement, à ce chapitre, Justin Trudeau a récemment déclaré que ce taux de 50 % de Canadiens vaccinés ne serait pas atteint avant septembre 2021, et encore.

Cet échéancier est nettement trop long, quoi qu’en dise Mme Freeland. Dans son énoncé, la ministre des Finances affirme que le Canada est le pays qui a le plus acheté de doses de vaccins par habitant parmi les grands pays dans le monde.

On ne veut pas savoir combien, on veut savoir quand, et ce quand, on le veut le plus vite possible.