« Tous les impôts sont mauvais, mais certains sont pires que d’autres. Vous voulez donc percevoir les impôts de la façon la moins dommageable possible. »

Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

Au bout du fil, Arthur Laffer, l’économiste préféré du président des États-Unis. Donald Trump lui a d’ailleurs remis l’an dernier la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute décoration civile aux États-Unis.

Depuis plus de 40 ans, l’économiste favori des conservateurs et des républicains s’est fait connaître pour la célèbre courbe portant son nom – la courbe de Laffer. Le principe : si un État impose trop d’impôts, ce sera contre-productif pour l’économie qui produira alors moins de revenus fiscaux pour cet État. Trop d’impôt tue l’impôt, a répété Arthur Laffer, 80 ans, durant toute sa carrière.

C’est en vertu de la courbe de Laffer que plusieurs politiciens ont promis, au fil des décennies, des baisses d’impôt qui devaient se payer par elles-mêmes.

« Les impôts les moins dommageables sont ceux où le taux d’imposition est le même pour tous [un flat rate], avec une base fiscale la plus large possible pour que les gens aient le moins d’incitatifs possible à ne pas s’acquitter de cet impôt, dit Arthur Laffer en entrevue avec La Presse. Quand l’impôt sur un dollar perçu est plus dommageable que le bénéfice pour l’État de ce dollar d’impôt, ça veut dire que l’équilibre est atteint. »

Je ne suis pas contre le gouvernement, à moins qu’il soit trop gros ou qu’il soit trop petit.

Arthur Laffer

Tout a commencé avec une serviette de table

L’histoire à l’origine de la courbe de Laffer est légendaire à Washington.

En 1974, Arthur Laffer mange au restaurant avec un journaliste et deux conseillers politiques du président Gerald Ford, Dick Cheney (le futur vice-président des États-Unis) et Donald Rumsfeld (le futur secrétaire de la Défense). On y discute de la hausse d’impôt proposée par le président Ford.

Pour leur prouver qu’ils ont tort, Laffer prend une serviette de table et y dessine une courbe pour leur expliquer que la hausse aura des effets néfastes. Cheney et Rumsfeld sont intrigués. Si bien que le président Ford change d’idée et propose des baisses d’impôt.

Quatre ans plus tard, le journaliste présent à ce dîner écrit un article à ce sujet. La courbe de Laffer, basée sur un principe économique remontant à plusieurs décennies, est née.

À l’origine des baisses d’impôt de Trump

Arthur Laffer conseillera ensuite le président Ronald Reagan et plusieurs autres politiciens. En 2016, il agit comme conseiller économique pour la campagne de Donald Trump, à qui il suggère de baisser les impôts – ce que fera l’administration Trump.

« Le taux d’imposition pour les entreprises est passé de 35 % à 21 %, soit environ la moyenne des pays de l’OCDE, dit M. Laffer. Le président Trump a aussi diminué le taux [maximal] pour les particuliers de 39,6 % à 37 %. C’était deux bonnes choses à faire. »

Une courbe fortement contestée par ses pairs

Aussi populaire soit-elle au sein de l’administration Trump et des milieux conservateurs, la courbe d’Arthur Laffer est fortement contestée par ses pairs.

En fait, la théorie fait l’unanimité… contre elle. En 2012, quand l’Université de Chicago a demandé à 33 économistes s’ils étaient d’accord avec la théorie voulant qu’une baisse d’impôt puisse se payer d’elle-même en produisant suffisamment de nouveaux revenus pour l’État, aucun n’a appuyé la théorie de Laffer (28 étaient en désaccord, 5 n’ont pas pris position). Certes, une baisse d’impôt peut stimuler l’économie et créer de nouveaux revenus fiscaux, mais jamais assez pour récupérer le coût de la baisse d’impôt, ont estimé les 28 économistes.

Durant la présidence de George W. Bush, son économiste en chef a calculé l’effet économique d’une baisse de 10 % des impôts pour les particuliers (ex. : le taux passerait de 25 % à 22,5 %). Sa conclusion : les nouveaux revenus fiscaux attribuables à la stimulation de l’économie compenseraient seulement… entre 1 % et 22 % du coût pour l’État des baisses d’impôt pour les cinq premières années.

Arthur Laffer ne se soucie pas des critiques.

Ces gens sont tellement intelligents, mais regardez ce qui arrive : les revenus du gouvernement augmentent chaque année.

Arthur Laffer

Les (nombreux) critiques de la courbe de Laffer répliquent que si les revenus fiscaux augmentent chaque année, c’est parce que l’économie est en croissance. Sans baisses d’impôt, les revenus fiscaux augmenteraient encore davantage.

D’ailleurs, l’explication d’Arthur Laffer ne fonctionne pas pour les baisses d’impôt accordées par Donald Trump aux entreprises en 2017 (le taux est passé de 35 % à 21 %) : le montant total de l’impôt fédéral sur les sociétés est passé de 300 milliards en 2016 à 205 milliards en 2018.

Il votera pour Trump, mais Biden serait un « bon président »

Le 3 novembre, Arthur Laffer votera pour Donald Trump, mais il n’a pas peur d’une victoire du démocrate Joe Biden.

« Je voterai pour Trump parce qu’il a fait un bon travail en économie. Il est meilleur que Biden en économie, mais je ne suis pas un détracteur de Biden, qui est une bonne personne et qui serait un bon président s’il est élu. Je ne suis pas terrifié à l’idée que les démocrates soient élus. Ils feraient du mieux qu’ils peuvent [sur le plan économique]. »

Reagan, Trump… et Bourassa

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Robert Bourasse et des membres de son gouvernement, en 1988.

Arthur Laffer a conseillé Ronald Reagan, Donald Trump et des politiciens étrangers comme… le premier ministre québécois Robert Bourassa, qui l’a rencontré lors d’une visite en Californie en 1988. « Il avait des projets énergétiques et il voulait s’assurer que la fiscalité reste compétitive au Québec par rapport aux États-Unis », se rappelle Arthur Laffer, qui confie qu’une partie de ses ancêtres ont immigré du Québec vers les États-Unis durant la guerre de Sécession.