Les syndicats des métiers de la construction ont réagi vivement aux solutions avancées par la Commission de la construction du Québec (CCQ) pour contrer la pénurie de main-d’œuvre qui seront proposées au gouvernement la semaine prochaine. Selon eux, la pénurie n’existe pas et la formation est en péril.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

« Je ne sais pas où la CCQ prend ses chiffres. C’est la première fois que j’entends parler de ce nombre-là, 13 000 travailleurs manquant dans l’industrie. C’est beaucoup de monde. Le vrai portrait, c’est qu’il n’y a pas de pénurie », soutient au téléphone Patrick Bérubé, directeur général du Conseil provincial du Québec des métiers de la construction, le deuxième syndicat en importance de la province.

Mercredi, La Presse a indiqué que les économistes de la Commission de la construction du Québec avaient chiffré pour la première fois le nombre de travailleurs dont l’industrie aura besoin jusqu’en 2025, soit 13 000 personnes supplémentaires par année. Cette pénurie a été calculée en fonction du nombre et de l’âge de toute la main-d’œuvre disponible, y compris les apprentis et les compagnons.

Le Conseil et la FTQ-Construction remettent en doute ces chiffres en citant le nombre d’heures travaillées annuellement en moyenne par salarié. « Ce qu’on a comme chiffre, c’est 176 000 salariés dans la construction qui font 1000 heures en moyenne. C’est seulement six mois de travail. Il y a des gens diplômés avec plusieurs années d’expérience au chômage », clame Patrick Bérubé.

Le manque de main-d’œuvre fluctue chaque année en fonction des métiers et des régions du Québec. Les syndicats suggèrent depuis longtemps d’engager les chômeurs des régions, mais selon eux, les employeurs refusent à cause des frais à payer pour le déplacement et le logement.

La polyvalence à rabais

La FTQ-Construction, qui représente 85 000 travailleurs, critique de son côté la mesure proposée par la CCQ de « générer plus de polyvalence en chantier ». Selon le syndicat, cette solution permettrait à un apprenti de faire les tâches d’un manœuvre spécialisé comme transporter des pierres, monter des échafauds, faire la signalisation ou passer le balai.

L’organisation syndicale est d’avis qu’il s’agit d’un moyen pernicieux de permettre aux employeurs d’embaucher des apprentis au rabais plutôt que des manœuvres. Un apprenti gagne à l’embauche 25,86 $ l’heure en 2020 contre 34,79 $ pour un manœuvre journalier.

« Notre crainte, c’est qu’en essayant de créer des ouvertures pour que l’apprenti soit plus polyvalent sur le chantier, il ne fasse pas au final ce qui est attendu de lui, c’est-à-dire apprendre son métier », affirme en entrevue Philippe Lapointe, conseiller aux communications à la FTQ-Construction.

Car la formation est un enjeu important pour l’organisation syndicale, qui s’inquiète aussi que l’on décourage les jeunes de faire ou de terminer une formation, puisqu’ils peuvent entrer dans l’industrie sans diplôme.

« L’an passé, la vérificatrice générale a blâmé la CCQ pour son manque de suivi par rapport à la compétence dans l’industrie », souligne Philippe Lapointe.

Une autre mesure proposée diluera à coup sûr la compétence sur les chantiers, affirme la FTQ, celle qui permettrait à un apprenti d’aller passer son examen en n’ayant fait que 85 % de son apprentissage en plus d’avoir eu des heures de formation créditées.

« On est l’industrie avec le plus de morts au travail et on se demande pourquoi on a de la difficulté à recruter », indique Philippe Lapointe, en soulignant que le taux de rétention est plus élevé pour ceux qui entrent dans l’industrie avec un diplôme d’études professionnelles en poche.

Des volontaires attendent

Mais encore faut-il obtenir une place pour être formé. Certains jeunes motivés par une carrière dans l’industrie nous ont écrit pour faire part des mois d’attente pour accéder à certaines formations.

L’École des métiers de la construction de Montréal confirme les listes d’attente pour les métiers les plus connus, comme charpentier-menuisier, électricien et calorifugeur. Le directeur, Marc Bilodeau, affirme que son établissement a justement mis en place des solutions pour augmenter le nombre d’élèves en offrant, par exemple, des cours en continu tout au long de l’année 2021.

« Certains métiers sont plus acceptés par les parents, mais d’autres comme briqueteur-maçon ne le sont pas, observe-t-il. Il y a encore des préjugés à l’égard de certains métiers pour lesquels il y a des formations de disponibles. Il est important de se pencher sur la valorisation des métiers. »