L’opinion voulant que le gouvernement du Québec ait beaucoup trop confiné la population, le printemps dernier, est assez répandue. Qu’il aurait dû imiter la Suède, pays qui a misé essentiellement sur la simple distanciation physique pour affronter la COVID-19.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

D’aucuns pensent aussi que l’actuel confinement sectoriel est plus néfaste que le laisser-aller, du point de vue économique.

Or, une étude toute fraîche vient éclaircir la question, et ses conclusions sont sans équivoque : le confinement du printemps a été avantageux pour le Québec. Et même, le « gain net » est costaud : il se chiffrera à environ 8 milliards de dollars d’ici au printemps 2021 (en supposant qu’on aura alors trouvé un vaccin).

PHOTO ANDRES KUDACKI, ASSOCIATED PRESS

L’approche suédoise contre la COVID-19 se limite à une mesure de distanciation. Selon les données d’une étude de l’Université Laval, si le Québec avait suivi ce modèle, le nombre de décès s’élèverait à environ 17 000 Québécois à la fin de mars 2021, soit le double du nombre envisagé actuellement.

Ce sont les économistes Philippe Barla et Markus Herrmann, de l’Université Laval, qui arrivent à ces conclusions plutôt tranchantes dans leur étude intitulée COVID-19 : Fallait-il mettre sur pause l’économie du Québec ? – Une analyse avantage-coûts.

Pour faire leur estimation, leurs deux professeurs ont utilisé une approche controversée, mais non moins essentielle, qui attribue une valeur à la vie humaine, et donc à la surmortalité causée par la pandémie.

Les néophytes ne le savent pas, mais les autorités publiques doivent tenir compte de cette valeur pour prendre certaines décisions. C’est le cas du ministère des Transports du Québec, par exemple, qui doit analyser l’opportunité de restaurer une route dangereuse compte tenu de ses impacts sur la mortalité, explique M. Barla.

L’analyse du MTQ ne sera pas du tout la même si la route est fort achalandée (et dangereuse) que si elle est située dans une région très éloignée, qui n’accueille que très peu d’automobilistes.

Même chose pour la santé : un traitement A pourrait être préféré à un traitement B pour une raison de coûts, même si le second permet une meilleure espérance de vie en santé. L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) utilise cette dernière approche dans certaines études.

Les chercheurs de l’Université Laval ont dressé une grille de valeur de la vie humaine selon l’âge, avec les approches du MTQ et de la santé. Cette grille leur permet d’estimer combien valent les vies emportées par la COVID-19 et d’en comparer l’importance avec les coûts économiques du confinement.

Selon les données disponibles l'été dernier, au moment de l’étude, ils ont estimé que la pandémie aura provoqué environ 8300 décès entre mars 2020 et la fin de mars 2021, notamment grâce au confinement. Avec l’approche suédoise de la seule distanciation, le nombre de décès serait le double (environ 17 000). Et le laisser-faire aurait pu provoquer près de 120 000 décès.

À partir de ces estimations, ils ont pu calculer que la valeur des vies additionnelles sauvées au Québec par rapport à l’approche suédoise varie entre 6,6 et 17,7 milliards de dollars. Cette valeur additionnelle grimpe à plus de 100 milliards quand on compare avec le laisser-faire, une option que la plupart des pays ont rejetée.

Maintenant, pour connaître les « bénéfices nets », si l’on peut dire, il faut savoir quels sont les coûts économiques du confinement. Plus encore, il faut mesurer les coûts additionnels de l’approche du Québec par rapport à l’approche suédoise.

Essentiellement, calculent les auteurs, le PIB du Québec aura perdu 66 milliards d’ici mars 2021 à cause de la pandémie. Le chiffre semble imposant, mais en comparaison avec l’approche suédoise, les pertes additionnelles ne s’élèvent qu’à 4,5 milliards. Les auteurs ont utilisé les chiffres de décroissance du PIB estimé par le ministère des Finances du Québec et celui de l’OCDE, entre autres.

En fin de compte, en comparant la valeur des vies additionnelles sauvées avec les coûts, l’étude chiffre les gains nets de l’approche du Québec par rapport à celle de la Suède entre 2,1 et 13,2 milliards de dollars. J’ai fait une moyenne arrondie de 8 milliards dans le troisième paragraphe ci-dessus.

Philippe Barla, qui est également directeur du département d’économique de l’Université Laval, précise que ce sont des ordres de grandeur. Et les auteurs sont bien conscients des dissensions scientifiques quant à la valeur accordée à la vie humaine, notamment sur sa réduction avec l’âge.

Leur approche accordant à la vie humaine une valeur décroissante avec l’âge permet néanmoins de ne pas surestimer la valeur des nombreux décès des personnes âgées pendant la COVID-19 pour juger de la pertinence ou non de confiner.

« J’ai été le premier surpris par les résultats. Je pensais au départ qu’on en avait fait trop en fermant l’économie », me dit Philippe Barla, au cours d’un entretien téléphonique.

Les chercheurs précisent que leur analyse a ses limites. Entre autres, elle ne prend pas en compte les effets psychologiques du confinement sur la population et ses coûts.

Est-ce à dire qu’il faut fermer encore complètement notre économie plutôt que d’adopter l’approche actuelle de confinement partiel par zones ? Les auteurs ne vont pas si loin.

« Le coût économique d’un reconfinement pourrait être plus élevé à cause d’un effet cumulatif qui compromettrait la survie de plusieurs entreprises. Il reste donc certainement souhaitable d’éviter un reconfinement généralisé, d’autant plus que des interventions plus ciblées pourraient être efficaces pour réduire la propagation et que des progrès ont été accomplis dans le niveau de préparation face à la pandémie (capacité hospitalière, dépistage, équipements, compréhension de la transmission, etc.) », écrivent les auteurs.

Aucun doute que l’approche des chercheurs est contestable. Elle a toutefois le mérite d’éclaircir la situation. Pour une fois qu’on surpasse la Suède…