« On a investi dans des séparateurs en plexi. Tout est hyper sécuritaire. Et le gouvernement dit aux gens de ne pas venir. Tant qu’à ça, fermez-nous », lance sans détour Anik Beaudoin. Alors qu’elle peut encore servir des repas en salle à manger, puisque son établissement est situé en zone orange, la propriétaire du restaurant Auguste, à Sherbrooke, doit quand même faire face à une baisse de revenu puisque la clientèle se fait plus rare.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

« La semaine, c’est désertique, affirme-t-elle. [Mardi] midi, on a eu sept clients et [mercredi] soir, neuf. Je pourrais fermer en semaine et ouvrir juste le vendredi et le samedi. Je ne peux pas juste vivre avec les revenus du jeudi et du vendredi. »

Depuis le 28 septembre, moment où le premier ministre François Legault a annoncé la fermeture des restaurants de la grande région de Montréal et de celle de Québec, qui passaient en zone rouge, le vent a tourné pour les établissements demeurés ouverts ailleurs dans la province, témoignent plusieurs restaurateurs interrogés par La Presse. Ceux-ci ont alors commencé à noter une baisse de l’achalandage et ont fait face à plusieurs annulations de réservations.

Mme Beaudoin s’explique mal pourquoi le gouvernement, d’une part, leur permet d’accueillir des clients sur place et, d’autre part, incite les gens à diminuer leurs déplacements.

« Il y a une question de message. Si vous nous laissez ouverts en zone jaune ou orange, c’est que vous considérez que c’est sécuritaire. Alors pourquoi on dit aux gens de ne pas y aller ? »

À plusieurs heures de route de là, à Saguenay, Carl Huth, copropriétaire du Rouge Burger Bar, partage le même point de vue. « On se sent en zone rouge, sans l’être réellement, soutient-il. Quand on dit à toute la population "restez chez vous", ça a un impact. »

« SVP, mettez-nous en zone rouge, ajoute-t-il en s’adressant au gouvernement. On a toutes les mêmes répercussions, mais on n’a pas l’aide. » Rappelons que Québec a annoncé qu’il rembourserait aux restaurateurs et propriétaires de bars situés en zone rouge 80 % de leurs frais fixes, jusqu’à hauteur de 15 000 $, pour le mois d’octobre.

« En ce moment, être en zone orange n’a pas plus d’avantages concurrentiels que d’être situé en zone rouge », ajoute M. Huth.

À Alma, le gérant du Café du Clocher, Samuel Gingras, admet que le mot d’ordre visant à limiter les déplacements a fait en sorte que le nombre de clients en salle à manger a diminué de moitié. L’énergie a donc été mise sur la préparation des plats à emporter.

Du côté de Bière-Ô-Loo, petit pub familial de Waterloo, tenu par deux sœurs, l’ambiance n’est pas à la fête. « Il y a eu une petite ambiguïté, mentionne Virginie Fortin, copropriétaire de l’endroit. Il y a des gens qui pensaient qu’on était fermé. »

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Virginie Fortin, copropriétaire de Bière-Ô-Loo

Les revenus enregistrés pendant les deux premières semaines d’octobre ont chuté de 70 % par rapport à la même période l’an dernier. « On a beaucoup diminué la quantité de nourriture, les fûts disponibles, dit-elle avec une pointe de découragement dans la voix. On roule au ralenti. On s’attend à tout moment à devoir fermer comme en mars. »

Toute la semaine, elle a cru que le gouvernement annoncerait le passage au rouge de sa région. « C’est à ça qu’on s’attendait : qu’on puisse enfin avoir accès à un remboursement des frais fixes. »

Pour le moment, sa sœur et elle sont les deux seules à encore travailler dans un pub où elles ne savent jamais si des clients se pointeront le bout du nez. Elles se relaient également en cuisine puisqu’elles ont réduit au minimum le nombre d’employés.

« C’est quand même très démoralisant, confie Virginie Fortin. Il n’y a presque personne. Tant qu’à avoir cette ambiance-là, on préférerait être fermé. »

À l’Association Restauration Québec (ARQ), le vice-président aux affaires publiques et gouvernementales, François Meunier, admet que les établissements « qui ont une clientèle qui se sent fragile par rapport aux directives gouvernementales ont davantage de baisses que les autres ».

Il encourage toutefois les restaurants encore ouverts à mettre les bouchées doubles pour tenter de se maintenir à flot. « Je pense que les gens doivent commencer à comprendre que le gouvernement ne pourra pas sortir de l’argent pour tout le monde, pour tout le Québec », tient-il à souligner.

En ce sens, il tient à prévenir les restaurateurs. « Plus longtemps vous êtes capables d’aller chercher un peu de revenus avec le maintien de votre salle à manger ouverte, même partiellement avec des services de livraison, faites-le, parce que ce n’est pas vrai qu’il va rester de l’argent ad vitam aeternam. »