Les fraises de la Californie qui inondent les épiceries du Québec sont récoltées dans des conditions difficiles par des travailleurs pour la plupart immigrants : longues heures, salaires de misère et champs souvent noyés de pesticides. À cela s'ajoute, en cette période électorale, la frustration vive de ne pas être entendus. Nombre d'entre eux n’auront pas le droit de voter le 3 novembre.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

(WATSONVILLE, Californie) Ernestina ne pourra pas voter

PHOTO MARIE-CLAUDE LORTIE, LA PRESSE

Ernestina Solorio

Ernestina Solorio a 48 ans, quatre enfants, un petit-fils – le garçon de trois ans et demi de sa fille de 19 ans – plus de mari, car il a été expulsé au Mexique, de l’arthrite et un mal de dos qui l’oblige à recevoir des injections.

Elle a aussi un job difficile.

Elle cueille des fraises.

Elle cueille des fraises dans la fumée des incendies californiens, dans les cendres qui se déposent sur les fruits, dans la chaleur des canicules particulièrement agressantes cet été, dans un milieu qui n’a rien du télétravail et où il faut constamment se protéger de la COVID-19. Elle a déjà cueilli des fraises dans des fermes à pesticides, mais là, ça, c’est fini. Elle ne choisit que les fermes bio. Il y a quand même des limites à ce qu’elle est prête à endurer. Et ça ne change rien au salaire.

On la paie 5,75 $ de l’heure plus 1,70 $ par panier rempli. Il lui faut en cueillir quatre pour atteindre le salaire minimum de 13 $, mais souvent elle n’y arrive pas et en cueille seulement trois par heure.

« C’est bien difficile, ma vie », résume-t-elle en entrevue dans son humble demeure de Watsonville. « Bien difficile… »

Cette communauté agricole au sud-ouest de San Francisco, dans une zone appelée « Central Coast », est spécialisée dans les baies – les fraises et les framboises surtout – où sont installées des dizaines de fermes, des « ranchs », fournissant Driscoll, une marque de fruits que l’on retrouve fréquemment dans les supermarchés au Québec.

PHOTO JIM WILSON, THE NEW YORK TIMES

Travailleur agricole dans un champ de fraises de Watsonville, en Californie

Ernestina est arrivée en Californie en 1993. Elle est originaire du Michoacán, au Mexique, et possède aujourd’hui le permis de travail qui lui donne la liberté de parler un peu. Ses enfants sont nés aux États-Unis et sont donc tous citoyens.

Sa fille de 19 ans, Adilene Diaz, ira voter. Ce sera la première fois, m’explique celle qui sort à peine de l’adolescence, alors que son fils joue à un jeu vidéo un peu plus loin. Tout le monde habite sous le même toit qu’Ernestina.

« Est-ce crucial comme élection ?

— Je dirais que oui. »

Adilene aussi travaille dans les champs de fraises. « J’ai fini mon secondaire, mais je fais ça pour mettre de l’argent de côté et reprendre mes études », raconte la jeune femme.

Personne ne croyait qu’elle finirait ses études avec sa grossesse, mais elle a tenu bon. Et aujourd’hui, elle aimerait devenir assistante dentaire.

L’avenir dans les champs ? Ce n’est pas son idéal.

Le mépris des patrons qui laissent les travailleurs sous la pluie battante protégés par de simples sacs poubelles, les masques antifumée et antivirus qui arrivent en retard, les pesticides qui irritent la peau, donnent mal aux yeux, parfois mal au cœur. La réponse, toujours la même, quand quiconque ose se plaindre : « Si vous n’êtes pas satisfaits, vous pouvez aller ailleurs. »

Les salaires de misère.

« Ce que je raconte est vrai », me dit-elle. « Mais très peu de gens connaissent la réalité. »

Car les travailleurs sans papiers qui pourraient raconter le quotidien dans les champs n’ont pas de droits et ont peur de tout perdre.

« Moi, je suis citoyenne américaine, je peux me trouver un autre emploi », dit Adilene.

Donc, comme sa mère Ernestina, elle peut parler.

***

« Les conditions de vie de ces familles sont une honte », résume Ann Lopez, directrice de l’organisme d’aide Center for Farmworker Families, qui a fait son doctorat sur l’impact des premiers accords de libre-échange nord-américain, avec le Canada et le Mexique, sur les travailleurs mexicains. Ce sont ces accords, dit-elle, qui ont provoqué la restructuration du secteur et amené tous ces paysans vers l’industrie agricole américaine, où leur travail est aussi essentiel que méprisé. Et sous-payé. « On ne devrait pas tolérer ce qu’on leur impose », dit-elle.

En une semaine, Adilene gagne entre 200 $ et 400 $, selon les efforts mis pour accélérer la cadence de la cueillette. Sa mère fait le même salaire. Son ancienneté n’y change rien.

Et en 2020, tout est encore pire.

Les dernières semaines, tout était couvert de cendres et plein de gens se plaignaient que ça allait dans nos yeux. On s’est fait dire que si ça n’allait pas, on pouvait toujours rentrer chez nous.

Adilene

« Et ça a pris trois jours avant d’avoir les masques spéciaux pour l’air. La journée où on ne pouvait même plus voir la lumière du jour. »

Le virus ? « En théorie, on doit tous porter des masques, mais le patron n’est pas très strict. Seulement quand il a la visite de son superviseur. »

La chaleur, alors que l’État battait tous ses records ? « On a dû se mettre ensemble et demander des abris pour avoir de l’ombre. »

Les commentaires du président qui veut arrêter l’immigration ? Qui accuse de tous les maux des travailleurs immigrants pourtant essentiels, gardant en vie l’agriculture américaine tenue à bout de bras…

Elle soupire. N’ose pas parler.

Et que fait-elle avec son fils, quand elle travaille ? « Je suis admissible à un programme d’aide pour les mères qui passent la journée aux champs », répond Adilene. Donc, elle va déposer son fils chez la gardienne avant de partir travailler. Ça ne lui coûte rien. Et comme elle est citoyenne, elle a même droit à une assurance maladie publique, Medicaid.

Par contre, pas Ernestina, qui n’est pas citoyenne.

Et qui ne pourra pas voter le 3 novembre prochain.

La soif d’être enfin entendu

PHOTO JASON HENRY, THE NEW YORK TIMES

Des travailleurs agricoles récoltent des fraises dans un champ de Pajaro, en Californie.

« Ils pensent qu’on vole leurs emplois ? demande Nayamin Martinez. Eh bien, qu’ils viennent travailler dans les champs, alors ! »

On est dimanche, il fait beau, ils ont tous de bonnes raisons de vouloir se reposer, mais quatre travailleurs agricoles de la Central Valley californienne, un des principaux potagers de l’Amérique du Nord, où on cultive autant les oranges que les amandes, le coton et le raisin, sont dans les bureaux du Central California Environmental Justice Network, que dirige Nayamin, pour raconter leur histoire.

Ils en ont assez de leurs conditions de travail, celles dont on parle depuis des décennies, celles dénoncées par le syndicaliste légendaire César Chávez. Et ils veulent qu’on les écoute.

La campagne électorale présidentielle bat son plein. Un des candidats, Donald Trump, dit ouvertement être contre l’immigration et est appuyé par des gens qui pensent comme lui.

Pourtant, disent les travailleurs, non seulement ils ne volent le boulot de personne, mais ils font un travail que personne d’autre ne veut faire, dans des conditions que personne d’autre n’accepte. Et tout ça, pour soutenir un secteur essentiel : la production de nourriture.

PHOTO MARIE-CLAUDE LORTIE, LA PRESSE

Catalina Ventura en compagnie de deux de ses filles, Carmela Garcia, Nayamin Martinez, Celestina Garcia et Humberto Muñoz

« Ça fait 15 ans que je travaille ici aux champs, souligne Celestina Garcia, et je n’ai jamais vu un Caucasien faire le même travail que moi. Et quand est arrivée la COVID-19, on n’a pas arrêté de travailler. » Même que Celestina a dû commencer à aller porter sa fille de 6 ans chez une gardienne à 5 h tous les matins avant d’aller au champ, puisque l’école était fermée.

« Ces personnes qui disent tout ça ont besoin de nous, ajoute Carmela Garcia. On produit de la nourriture. »

Entre le virus, les messages électoraux anti-immigration, la chaleur intense, la fumée des incendies qui ont embrasé la Californie en août et en septembre, le confinement qui oblige les enfants d’âge scolaire à rester à la maison, posant un casse-tête logistique, le prix des soins de santé – s’ils n’ont pas de papiers, ils n’ont pas d’assurance –, les travailleurs ne savent plus par où commencer pour raconter à quel point tout est difficile pour eux actuellement.

Il est tellement temps de parler de ça, de reconnaître le travail des sans-papiers. C’est grâce à nous que vous mangez. Dites à quel point on travaille fort. Prenez-nous au sérieux.

Catalina Ventura

« On souffre beaucoup, ajoute Carmela. Le président doit comprendre ça. On peut à peine payer nos factures. »

Or, non seulement l’administration actuelle ne parle pas de mieux payer ces travailleurs au salaire minimum de 13 $ de l’heure, mais en avril, il a même été proposé que les salaires des travailleurs migrants et saisonniers soient diminués pour aider les fermiers à traverser la crise, une proposition qui n’a pas été retenue.

« Comment ose-t-il même penser à une chose pareille ? », demande Carmela.

Lorsque je demande aux travailleurs ce qu’ils aimeraient dans l’avenir, Humberto Muñoz propose qu’il y ait plus de fermes biologiques et demande aux consommateurs d’acheter biologique. « Soyez exigeants », dit-il. Les pesticides empoisonnent littéralement la vie de ces travailleurs.

Parfois, en mai, tout devient jaune. À la fin de la journée, nos yeux piquent et nos vêtements ont une forte odeur de produits chimiques.

Catalina Ventura

Carmela se demande s’il ne faudrait pas des lois plus strictes au sujet des pesticides, d’ailleurs, même si l’État est connu pour être assez proactif en la matière.

L’an dernier, par exemple, la Californie a officiellement interdit le chlorpyrifos, un produit lié à des troubles cérébraux chez les humains, dommageable pour l’environnement, de la même famille que l’arme chimique sarin, mais néanmoins communément utilisé en Californie – et au Québec, où son usage a été mis sous surveillance récemment. En Californie, on ne pourra plus en épandre à partir de la fin de 2020.

PHOTO MARIE-CLAUDE LORTIE, LA PRESSE

Celestina Garcia

Celestina concède qu’encore plus de règles comme celle-là, ce serait bien, mais ajoute qu’il faudrait aussi que les lois californiennes, déjà exigeantes, soient mieux appliquées. « Les inspecteurs devraient venir nous parler dans des contextes où on est libres de parler », dit-elle.

Catalina, elle, propose une nouvelle certification, au-delà du bio.

Une certification « droits de la personne », pour que les consommateurs qui veulent que les fruits et légumes qu’ils achètent aient été cultivés, cueillis, emballés par des gens qui ont un salaire décent et de bonnes conditions de travail, où ils sont respectés et où leur santé n’est pas mise en danger.

Autre idée qu’aime bien Humberto et partagée chaleureusement par Carmela, Catalina et Celestina : avoir leur propre ferme. Être leur propre patron. Travailler ensemble pour nourrir leur communauté, en toute transparence et dans le respect de l’environnement et des humains qui y habitent.

Pour qui votera Catalina ? Joe Biden.

Et Carmela et Humberto et Celestina ? Eux, ils n’ont pas le droit de voter.