Peut-être vous le rappelez-vous, j’ai écrit, à une autre époque, que la pénurie de main-d’œuvre nous forcerait à faire des choix douloureux entre les métiers indispensables et les autres.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

« Alors, on sauve les restos ou les hôpitaux ? On privilégie les barmans ou les menuisiers ? », avais-je écrit, en référence à la rareté de main-d’œuvre criante dans certains secteurs. C’était juin 2019, il y a seulement 15 mois, aussi bien dire une éternité dans le contexte actuel.

Aujourd’hui, la pandémie redonne au sujet toute sa pertinence. Et elle nous offre une occasion de faire des choix. Car, voyez-vous, malgré le choc économique provoqué par la COVID-19 – ou à cause d’elle –, plusieurs organisations souffrent encore d’un manque important de main-d’œuvre. Parfois, le besoin est crucial.

Les entrepreneurs du Québec considèrent même que la rareté de la main-d’œuvre est le principal frein à la croissance des investissements, à égalité avec l’incertitude économique liée au coronavirus, selon un récent sondage commandité par l’Institut du Québec. Bref, la pénurie est un obstacle à notre enrichissement collectif.

« La pénurie demeure la préoccupation principale des entreprises, peu importe la taille, la région, l’industrie ou le fait d’exporter ou non », écrivent les analystes Jean-Guy Côté et Karl Zayat, de l’IDQ.

Il manque de menuisiers, d’électriciens, d’infirmières, de mécaniciens, d’éducatrices, d’informaticiens, d’ouvriers agricoles, de comptables et tutti quanti.

Idéalement, bien sûr, les forces du marché devraient finir par trancher sans que l’État intervienne. Les salaires des métiers indispensables augmenteront davantage, en fonction de la demande, incitant les étudiants à opter davantage pour un métier que pour un autre.

Mais ces changements peuvent être longs à venir dans notre marché du travail réglementé, syndiqué, encadré. Et encore faut-il que l’État n’ait pas implanté des mesures qui viennent contrecarrer le marché, par exemple en subventionnant directement ou indirectement des emplois qui ne sont pas indispensables ou, à l’inverse, des emplois qui sont en surchauffe. Ou encore en sous-payant les emplois essentiels. Dans ma chronique, je donnais l’exemple des préposés aux bénéficiaires…

Commerce de détail

La pandémie est une occasion, donc, car elle accélère le déclin de certains secteurs économiques, comme le commerce de détail, déjà amoindri par le commerce électronique. Avec la fin de la Prestation canadienne d’urgence, entre autres, des milliers d’employés devront trouver autre chose, se recycler.

Récemment, l’économiste Henri-Paul Rousseau déplorait que les autorités n’aient pas lié le versement de la PCU à des obligations de formation. Et dans le discours du Trône, le gouvernement Trudeau a justement insisté sur l’importance de la formation professionnelle pour « recycler la main-d’œuvre ».

« Le gouvernement fera le plus grand investissement de l’histoire canadienne en formation des travailleurs. Cet investissement a pour objectif de soutenir les Canadiens qui acquièrent de nouvelles compétences dans des secteurs en croissance. »

En plus de l’analyse de l’IDQ, une autre étude a été produite récemment et remise au ministère des Finances du Québec dans la foulée de l’appel aux universitaires du ministre Eric Girard pour le conseiller dans la relance économique. Elle s’intitule : Favoriser l’acquisition en capital humain durant la pandémie : un investissement rentable pour l’emploi et la croissance économique.

Essentiellement, y expliquent les chercheurs Catherine Haeck, Robert Lacroix et Claude Montmarquette, du CIRANO, le gouvernement et les institutions doivent tout faire « pour maintenir l’intérêt des étudiants dans leurs études. La présence dans les institutions est essentielle et les cours en ligne ne doivent être que complémentaires ».

Un rendement de 15 % par année

Les auteurs rappellent que la poursuite des études est un bon investissement non seulement pour les étudiants, mais pour l’ensemble de la société.

Ainsi, le rendement privé en éducation atteint 9 % par année, selon une recension de 1120 études dans 119 pays depuis 65 ans. Il s’agit essentiellement du rendement que procurent aux étudiants les salaires futurs plus élevés qui découlent de leurs études.

Au Québec, le rendement privé d’un baccalauréat dépasse les 15 % par année par rapport à un diplôme du secondaire. Ce taux est exceptionnel, sachant qu’en comparaison, le rendement des certificats de dépôt rapporte moins de 2 % par année de nos jours.

« Pour la société dans son ensemble, l’investissement en capital humain est très bénéfique. Il engendre une croissance économique plus forte, un rythme d’innovation plus rapide, une productivité plus élevée, des rentrées fiscales plus considérables et des dépenses sociales plus faibles », écrivent les auteurs, qui font état d’un rendement de 12 % à 14 % pour la société.

Les chercheurs jugent que l’État doit mettre sur pied un programme incitatif à la poursuite des études ou au retour à celles-ci, en plus de mieux développer les programmes de stage en entreprise. Ils jugent que le gouvernement doit aussi « revoir la situation d’endettement des diplômés récents auprès du régime des prêts et bourses. La pandémie pourrait hypothéquer lourdement le développement de leurs projets de vie ».