Nous avons tous de bonnes raisons de polluer. Tous, moi compris, prenons des décisions qui, la plupart du temps, relèguent l’environnement au second plan.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Je veux devenir propriétaire d’une maison ? Je m’éloigne en banlieue.

J’ai deux enfants ? J’ai besoin d’un VUS sûr et spacieux.

Je travaille loin de la maison ? Il me faut une deuxième voiture.

Je vis en région ? Vite, un 4 x 4.

Mon travail me mène au surmenage ? Je me prescris un voyage annuel dans le Sud.

J’aime le calme et la nature ? J’achète un chalet, quitte à brûler 250 kilomètres d’essence par semaine.

Et ainsi de suite.

Je ne jette la pierre à personne, je vous assure. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous avons généralement tous les mêmes réflexes, souvent économiques, qui guident nos décisions, malgré l’évidence que la planète fonce dans un mur, que les incendies comme ceux qui font rage en Californie deviendront plus imposants, que les espèces disparaîtront, faisant des ravages, et peut-être, qui sait encore, provoquant des pandémies de COVID-19.

Oui, on recycle notre papier, oui, on mange un peu moins de viande rouge, génératrice de gaz à effet de serre (GES), et c’est super, il faut continuer.

Mais réduire radicalement nos émissions de GES, nos déplacements en voiture, nos voyages en avion, notre surconsommation, notre mode de vie ? Pas vraiment. Ou si peu. À moins d’un coronavirus, bien sûr, mais c’est temporaire.

Notre mode de vie est ancré trop profondément dans nos habitudes pour qu’on y parvienne sans mesures musclées, déplaisantes, impopulaires, qui défont un parti politique.

Que faites-vous des pauvres, me direz-vous, ou de la classe très moyenne ? Ce sont eux qui pâtiraient d’une taxe plus lourde sur l’essence, d’un péage sur les routes, de frais carbone sur le transport aérien.

Arrêtez, vous allez me faire pleurer. Il y a toujours des moyens de dédommager les 20 % de moins nantis. Et surtout, Oxfam a raison : ce sont les riches qui détruisent notre planète, pas les pauvres.

Selon une étude de l’organisme, plus de 50 % des émissions de carbone entre 1990 et 2015 dans le monde ont été produites par les 10 % les plus riches. Au Canada ? Les 10 % les plus riches ont produit le quart des GES.

Et ce seuil des 10 % les plus riches, il commence à 89 000 $ par personne au Québec. Bref, toute la classe moyenne supérieure est archi-concernée.

Tous les gouvernements planchent sur une relance économique durable, avec des investissements massifs dans les transports électriques, les énergies vertes, les technologies porteuses.

Dans son discours du Trône, le gouvernement Trudeau propose notamment un nouveau fonds pour attirer des entreprises vertes et il réduira de moitié les impôts des entreprises qui contribueront à réduire nos émissions de GES.

Le gouvernement du Québec, de son côté, dépensera 4,5 milliards, principalement en subventions, pour lutter contre les changements climatiques.

Nous devons lever notre chapeau, mais malheureusement, ces mesures seront nettement insuffisantes pour atteindre la cible de 2030, soit une réduction de 37,5 % de nos émissions de GES par rapport à 1990. Au mieux, ce sera 25 %, selon les chercheurs, ce qui serait très bien, mais insuffisant pour inverser la tendance.

Un exemple ? Les subventions pour les voitures vertes. Au cours des prochaines années, les subventions coûteront aux gouvernements plusieurs centaines de millions. Or, « même si le Québec atteint son objectif de 1,2 million de véhicules électriques d’ici 2030, cela ne réduirait les émissions totales que de 3,6 % », rappelle une étude de l’École de politiques publiques de l’Université McGill.

Les économistes de cette école de McGill, dirigée par Christopher Ragan, jugent qu’il faut réduire progressivement ces subventions sur trois ans d’ici 2025. En revanche, ils estiment que le Québec doit renforcer sa politique VZE (véhicules zéro émission) qui oblige les constructeurs à vendre une part plus grande de véhicules verts.

Avec une telle exigence, les constructeurs sont ni plus ni moins obligés de réduire le prix de ces véhicules verts – déjà pas rentables – grâce aux profits des 4 X 4. Bref, les 4 X 4 subventionnent les autos vertes.

Les économies dégagées par la fin des subventions pourraient être reversées aux contribuables, tel un dividende vert, afin de compenser les coûts du marché du carbone et de la réglementation verte plus sévère, suggèrent-ils.

Dans un récent symposium de l’Université de Sherbrooke, l’économiste François Delorme a bien résumé la situation.

« Le Fonds vert du Québec ne sera pas suffisant pour atteindre nos cibles. Les gens qui travaillent en économie de l’environnement savent que ce qu’il faut, c’est changer les comportements. On ne peut pas juste injecter de l’argent et donner des subventions pour la mobilité durable, il faut accompagner les gens, et je sais que ce n’est pas populaire.

« Tout ce qu’on fait, en ce moment, c’est acheter du temps. On pellette par en avant. Ce qu’il faut, c’est changer nos habitudes, avec une écofiscalité plus agressive. La taxe sur le carbone, le marché du carbone, il faut que ça augmente. Il faut que ça soit incorporé dans le prix pour que les gens puissent faire de vrais choix. Et il faut aussi changer la réglementation », a-t-il expliqué.

En somme, l’idée n’est pas de cesser de voyager, de conduire, de vivre, de rire. L’idée est de s’imposer un système économique et fiscal qui nous contraindra à faire des choix économiques qui soulageront l’environnement.