La Banque du Canada peut se permettre d’« imprimer de l’argent » pour financer les énormes besoins du gouvernement fédéral, car son bilan est bien plus beau que celui des autres banques centrales dans le monde(1).

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Voilà en quelque sorte l’énoncé fait par le gouverneur de la Banque, Tiff Macklem, à ma collègue Hélène Baril, dans un article paru le jeudi 16 juillet.

L’affirmation est importante, car elle justifie, en quelque sorte, le gonflement sans précédent des actifs de notre banque centrale – la mère de toutes les banques – et le risque qui serait somme toute ténu de sa stratégie de création virtuelle d’argent, qui en inquiète plus d’un.

PHOTO BRENT LEWIN, ARCHVIES BLOOMBERG

La Banque du Canada « est celle qui a été la plus active durant la COVID-19, injectant des fonds dans l’économie qui représentent 17 % du PIB, contre une moyenne de 10 % ailleurs », écrit notre chroniqueur.

« Notre bilan a augmenté rapidement, a expliqué M. Macklem, mais il n’est pas encore très important vis-à-vis de plusieurs autres grandes banques centrales. Donc, nous avons beaucoup d’espace, si nous avons besoin de plus de détente monétaire. »

Qu’en est-il, dans les faits ? Pour le savoir, j’ai cherché à comparer, justement, le bilan des principales banques centrales dans le monde, qu’elles soient des États-Unis, du Japon ou de l’Australie(2).

Première comparaison : le gonflement récent des actifs. À cet égard, la Banque du Canada se démarque nettement, étant l’institution dont l’actif a le plus augmenté, et de très loin.

Ainsi, au cours du premier semestre de 2020, l’ensemble des actifs de la Banque est passé de 120 milliards à 528 milliards de dollars, soit un bond de 408 milliards, ou 340 %. Plus de la moitié de cette augmentation s’explique par l’achat de bons du Trésor et d’obligations du gouvernement fédéral, par une simple écriture comptable dans ses livres (ce qu’on assimile à l’impression d’argent, appelé techniquement l’assouplissement quantitatif).

Parmi les six autres grandes banques centrales comparées, la hausse de l’actif va de 7 % (Banque nationale suisse) à 70 % (Réserve fédérale américaine), avec une moyenne de 38 %. Avec une hausse de 340 %, notre banque centrale a donc gonflé son actif 10 fois plus qu’ailleurs dans le contexte de la COVID-19, toutes proportions gardées.

Dans son rapport sur la politique monétaire publié le mercredi 15 juillet, la Banque du Canada compare l’augmentation nette de fonds entre les pays, toutes proportions gardées, plutôt que l’augmentation relative par rapport à la fin de 2019. Même en utilisant cette approche, la Banque du Canada demeure au sommet des banques centrales, mais la comparaison est moins inégale avec ses pairs.

Mais revenons à nos moutons. Est-ce exact de dire que notre banque avait un bilan moins lourd que celui des autres banques avant la COVID-19 ? À cette question, il faut effectivement répondre oui, tout à fait. La meilleure façon de comparer est de mesurer l’actif des banques en proportion de la taille de leur économie respective, exprimée par le produit intérieur brut (PIB).

À la fin de 2019, l’actif de notre banque représentait seulement 5 % du produit intérieur brut canadien. Il s’agissait du taux le plus bas des sept banques centrales comparées.

Ailleurs, ce poids des actifs variait de 8,8 % du PIB à la Banque de réserve d’Australie à 123 % du PIB à celle de Suisse. La Réserve fédérale américaine était à 19 % du PIB et la Banque centrale européenne, à 39 %. La moyenne des six banques, en excluant celle du Canada, est de 52 % du PIB.

Le portrait commence toutefois à changer. Ainsi, au terme du premier semestre de 2020, l’actif de la Banque du Canada grimpe à 22 % du PIB. Il demeure relativement moins pesant que la moyenne, mais a tout de même dépassé celui de la Banque de réserve d’Australie (14 % du PIB), dont le pays est très comparable au Canada.

Et comme je l’expliquais plus haut, notre banque est celle qui a été la plus active durant la COVID-19, injectant des fonds dans l’économie qui représentent 17 % du PIB, contre une moyenne de 10 % ailleurs.

Dans son allocution mercredi, le gouverneur Tiff Macklem a clairement indiqué que la Banque comptait poursuivre dans le même sens. « La Banque s’est engagée à continuer d’acheter des obligations du gouvernement du Canada à raison d’au moins 5 milliards de dollars par semaine jusqu’à ce que la reprise soit bien engagée », est-il écrit dans le rapport de l’institution.

La Banque démontre dans son rapport que le taux d’inflation au Canada a avoisiné 0 % ces dernières semaines, dans le contexte du confinement. Le gouverneur craint la déflation en ce moment, pas l’inflation.

Pour justifier ses actions et la création virtuelle d’argent (assouplissement quantitatif), la Banque explique ainsi ses démarches :

« Lorsque les marchés ne fonctionnent pas bien, l’assouplissement quantitatif améliore la liquidité du marché des obligations d’État. En exerçant une pression à la baisse sur les rendements des titres d’État, il peut aussi réduire les coûts d’emprunt des entreprises et des ménages. […] L’assouplissement quantitatif est en général une indication que les taux ont de grandes chances de rester à leur valeur plancher pendant une période prolongée. »

Pour lire le rapport de la Banque du Canada en français : https://www.banqueducanada.ca/wp-content/uploads/2020/07/rpm-2020-07-15.pdf

Nous entrons dans une zone inexplorée auparavant au Canada, qui comporte des risques. Le niveau élevé d’exposition des banques centrales a toutefois été testé ailleurs par les autres banques. À suivre attentivement, puisque notre Banque contrôle la monnaie d’un pays plus petit que celui de la plupart des banques comparées.

1. L’expression « imprimer de l’argent » ne vient pas du gouverneur de la Banque, elle est de mon cru. L’expression et les guillemets visent à vulgariser ce sujet complexe. En réalité, la Banque n’a pas physiquement imprimé de l’argent, elle a plutôt gonflé sa masse monétaire (assouplissement quantitatif) en faisant des entrées comptables dans ses livres.

2. Les données comparables de base m’ont été fournies par la Banque du Canada, qui les a elle-même obtenues de l’agence Bloomberg, entre autres.