André Martel n’avait jamais travaillé dans le secteur de la santé. Mais alors là, vraiment jamais.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Son truc, dans la vie, c’est le tourisme.

C’est vendre le Québec aux visiteurs étrangers.

Pendant 15 ans, il a travaillé pour Destination Québec, l’entreprise chargée par le gouvernement de la province de faire la promotion du tourisme en France et en Belgique.

L’homme de 59 ans, originaire de l’Outaouais, approchait des grossistes dans le monde du voyage et les emmenait souvent au Québec, pour qu’ils voient ce qu’on avait à offrir.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

André Martel a travaillé avec le Cirque du Soleil. Puis, après avoir perdu son emploi, il a décidé de répondre à l’appel du premier ministre François Legault, exhortant les Québécois à aller travailler en CHSLD.

Puis, il y a trois ans, quand l’entreprise a perdu le contrat, il a quitté cet emploi et est rentré au Québec, avec son mari, pour travailler encore dans le tourisme. Avec l’Alliance de l’industrie touristique du Québec, qu’il a quittée pour travailler avec le Cirque du Soleil en 2019. Un super mandat qui le réjouissait. Cette fois, il lui fallait convaincre les organisateurs de voyages partout dans le monde d’inclure des billets pour les spectacles du Cirque dans leurs offres. « J’étais en développement des affaires », m’explique-t-il. « L’idée, c’était de profiter du passage de touristes dans une ville où le Cirque était présent pour inciter les gens à aller voir leurs spectacles. »

Mais dès le début du confinement, sa réalité a basculé.

Le Cirque a suspendu ses activités.

André Martel s’est retrouvé sans job. « C’est 95 % du personnel qui a été mis à pied », dit-il.

Les pires chiffres de Statistique Canada sur le chômage, ce printemps ? Il en faisait partie.

Mais André Martel n’est pas du genre à ne rien faire longtemps.

Après quatre semaines à « tourner en rond » dans son appartement du Mile-Ex, il a décidé de répondre à l’appel du premier ministre François Legault, exhortant les Québécois à aller travailler en CHSLD.

« On demandait des bras ? Je me suis dit : “Pourquoi pas ?” »

Dès qu’il l’a pu, il a rempli les formulaires nécessaires.

Même pour 19,79 $ de l’heure, bien en deçà de ses anciens salaires, il était prêt à relever le défi.

Seule condition : travailler à temps partiel.

« Après trois semaines, ils ont communiqué avec moi », raconte-t-il. Puis on lui a donné une formation de… « quatre heures ! ».

Le surlendemain, il était au CHSLD Paul-Gouin, près de la station de métro Rosemont.

Le chômeur ne l’était plus.

Et il venait de plonger dans un nouvel univers aux vertus vraiment insoupçonnées.

« C’est un monde très valorisant. Je me suis senti vraiment utile. 

« J’ai fait des choses que je n’avais jamais faites. Et je sais que ma contribution était appréciée. »

De son séjour avec les personnes âgées en grave perte d’autonomie, il ne se rappelle pas les couches, le manger mou, les répétitions ad nauseam d’informations de base, mais plutôt la douceur des regards, les sourires qui s’éveillent, les rires.

M. Martel avait l’impression d’aider les patients souvent très seuls et les préposés épuisés, parfois désabusés.

« Un jour, une dame m’a expliqué qu’elle adorait l’opéra. Et qu’elle avait assisté à bien des opéras dans sa vie. Mais elle ne pouvait me dire lesquels. »

Alors il a commencé à lui faire écouter des extraits différents tous les jours.

Il se rappelle aussi un patient convaincu que son stimulateur cardiaque datait de 1914. Impossible de le faire changer d’avis.

« C’est pas 2014, plutôt ?

— Noooooon. »

André Martel se souvient de l’éclat de rire de l’équipe, quand il a demandé au patient s’il avait alors bien pris soin de faire au moins changer la pile…

« Il y avait toutes sortes de moments drôles comme ça, se souvient-il. Attendrissants. »

Et puis, au bout de six semaines, convocation au bureau du directeur.

Il n’y a plus de place pour le nouvel « aide de service ». Pas de place pour quelqu’un de prêt à travailler seulement trois jours par semaine. On lui demandait d’être disposé à travailler le jour, le soir et un week-end sur deux.

L’ancien développeur de clientèle touristique a dit non. Ça, ça ne lui convenait plus.

À trois heures d’avis, il perdait son emploi. « Ça m’a rendu vraiment triste. J’ai été down un moment. Je m’étais attaché à plein de gens. »

Donc, il ne fait pas partie des statistiques, cette fois, celles sur le début de la reprise de l’emploi publiées vendredi. Le Québec a récupéré la moitié des emplois perdus. Il fait partie de l’autre moitié. Et dans l’intervalle, le Cirque s’est mis à l’abri de ses créanciers.

Marié avec un homme qui travaille, il sait que sa situation financière actuelle n’est pas catastrophique. « J’ai de quoi manger, un toit. Je suis très privilégié », affirme-t-il.

Mais même s’il ne pourra pas non plus rester longtemps au chômage, ne pas travailler le soir et le week-end demeure une priorité.

Sauf qu’à travers tout ça, l’expérience avec ce type de travail d’aide a laissé une trace. Le contact humain. L’équipe. Le sentiment de changer la donne.

André Martel a récemment renvoyé son CV à la Croix-Rouge. Il serait prêt à retourner en CHSLD si on veut de lui, à temps partiel.

Et si ça ne marche pas, il se tournera vers le bénévolat en attendant que son secteur reprenne vie.

Et il espère retourner éventuellement dans le monde touristique, même si « ce domaine redémarre très, très lentement ».

Ne pourrait-il pas changer de carrière ? Aller vers les soins s’il a tant apprécié ?

« Non », répond-il tout de go.

Mais quel sera le prochain chapitre ?

« À voir. »