Pour la première fois en 11 ans, le prix du litre d’essence ordinaire a été aperçu à moins de 0,90 $ dimanche dans la région de Montréal. La lutte que se livrent l’Arabie saoudite et la Russie ainsi que la chute de la demande entraînée par les mesures de lutte contre la COVID-19 pourraient même le faire baisser encore plus, selon des observateurs.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Il faut remonter à avril 2009, lors de la crise financière, pour voir un prix moyen sous les 90 cents (88,1 cents) dans l’ensemble du Québec, selon les données de la Régie de l’énergie. Le prix était passé sous la barre du dollar, jusqu’à 91,9 cents, en février 2016.

Selon l’application GasBuddy, alimentée par les observations du public, on pouvait trouver de l’essence ordinaire à 88,9 cents le litre dans quelques stations de Montréal. L’écart était toutefois important, d’autres stations affichant encore des prix supérieurs à 1,12 $.

Pour Daniel McTeague, ancien député fédéral maintenant président d’Énergie abordable pour les Canadiens, il ne fait « aucun doute » que le prix à la pompe est appelé à chuter encore davantage.

« C’est vraiment une question de demande qui est en train d’éclater », juge-t-il.

En se fiant à l’expérience chinoise, où la demande quotidienne de 15 à 16 millions de barils par jour a été amputée de jusqu’à 3 millions de barils au plus fort de la crise, il estime que la baisse de la demande pourrait atteindre jusqu’à 20 % dans la plupart des pays.

Les appels au télétravail, les fermetures d’écoles et le fort ralentissement du transport aérien, entre autres, sont autant de mauvaises nouvelles pour les producteurs de pétrole.

« On a un ralentissement économique qui touche encore plus spécifiquement le domaine du transport, c’est ce qui est particulier », observe aussi Jean-Thomas Bernard, professeur spécialiste en énergie à l’Université d’Ottawa.

C’est peut-être ce qui explique la chute relativement rapide des prix à la pompe, qui prennent généralement plus de temps à suivre les baisses importantes du prix du pétrole brut.

De manière générale, historiquement, il y a une asymétrie entre la vitesse des ajustements lors des hausses et des baisses du prix du brut.

Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal

La baisse du prix du pétrole brut a été précipitée lundi dernier, après une décision de l’Arabie saoudite, en conflit commercial avec la Russie, d’ouvrir les vannes de sa production.

Attention au retour

Dans le contexte, les faibles prix pourraient durer longtemps, voire quelques années, selon M. Pineau. Mais le réveil pourrait être abrupt.

« C’est certain que le retour du balancier va faire très mal, prévoit-il. À cause des prix, il y aura moins d’exploration. Quand la reprise va se faire sentir, il va y avoir un délai avant que la production n’augmente et il pourrait y avoir une hausse des prix assez subite. »

L’industrie pourrait même avoir changé à ce moment, estime-t-il. Un des objectifs des Saoudiens, en augmentant leur production pour faire chuter les prix, est d’acculer à la faillite les producteurs américains de pétrole de schiste, qui ont fait des États-Unis le premier producteur mondial depuis quelques années.

Si ces derniers devaient disparaître, l’offre serait plus faible, et les prix du brut pourraient remonter jusqu’à 100 $, voire plus.

« J’ai du mal à envisager ça de façon crédible à court terme, affirme néanmoins M. Pineau. Le président Trump a déjà annoncé un plan de relance pour l’industrie, je le vois très bien verser des millions de dollars pour sauver les producteurs. »