Moins de fruits et de légumes du Québec dans les étals cet été. Voilà un scénario envisagé par plusieurs acteurs de l’industrie agricole qui craignent que la propagation de la COVID-19 empêche les travailleurs saisonniers étrangers d’atterrir au pays.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

En début de semaine, la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, laissait entendre que l’épidémie pouvait rendre difficile l’arrivée de la main-d’œuvre saisonnière.

« Ça serait dramatique », lance spontanément Francis Blouin, producteur de fraises et de framboises à l’île d’Orléans. « Je ne sais pas comment je m’organiserais. C’est une récolte manuelle. »

À sa ferme cette année, sur une cinquantaine d’employés, 35 arrivent directement du Guatemala. Quelles seraient les conséquences si ceux-ci ne venaient finalement pas travailler dans ses champs ? « Pas de fraises, pas de framboises, pas de bleuets », répond-il sans détour.

M. Blouin, dont les fruits se retrouvent dans plus de 25 points de vente de la région de Québec, est à ce point inquiet qu’il s’apprêtait à acheter, au moment où il a reçu l’appel de La Presse mercredi, des billets d’avion pour que ses employés atterrissent dès la semaine prochaine. Or, dans les faits, il n’a besoin de leurs services qu’à la fin du mois d’avril. C’est que le producteur veut s’assurer que les travailleurs soient en terre québécoise si le gouvernement décidait de leur limiter l’accès.

Pour le moment, aucune annonce n’a été faite à ce sujet.

Guy Pouliot, de la ferme Onésime Pouliot, également à l’île d’Orléans, affirme pour sa part que toute sa saison sera compromise s’il ne peut bénéficier des services de la main-d’œuvre étrangère. En principe, quelque 200 travailleurs venus d’ailleurs sont attendus dans ses champs, formant 90 % de son équipe. « On ne fait pas une saison à moitié, dit-il. Je récolte sur le plant que je plante en mai. » M. Pouliot produit annuellement 1 200 000 kg de fraises.

Au total cette année, 16 000 travailleurs étrangers sont attendus dans les fermes du Québec, selon la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME). Chaque année, dans la province, le nombre d’employés agricoles venus d’ailleurs augmente de 10 %. La plupart proviennent du Mexique et du Guatemala. Ils arrivent généralement entre les mois d’avril et juin.

On est inquiets. Ça serait catastrophique pour les employeurs parce que les travailleurs qui commencent à arriver [se consacrent] à la plantation dans les champs.

Fernando Borja, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME)

M. Borja assistait par ailleurs mercredi, comme plusieurs acteurs de l’industrie, à l’assemblée annuelle du Conseil canadien de l’horticulture qui se tenait à Ottawa. La ministre de l’Agriculture, également présente, en a profité pour faire part de son inquiétude dans le dossier.

« Nous sommes conscients que le COVID-19 pourrait avoir une incidence sur la disponibilité des ressources humaines, entre autres les travailleurs étrangers temporaires, dont dépendent plusieurs de nos entreprises agricoles, a mentionné la ministre Bibeau dans un courriel envoyé à La Presse

« Agriculture et Agroalimentaire Canada et Emploi et Développement social Canada travaillent directement avec la Fédération canadienne de l’agriculture et les autres intervenants agricoles à ce sujet. »

Coup dur pour l’industrie

Par ailleurs, si cette menace se concrétisait, elle risquerait de fragiliser la production de fraises et de framboises au Québec, soutient Francis Blouin. « On a déjà eu trois années difficiles à cause de la hausse du salaire minimum, rappelle-t-il. Si on n’a pas nos travailleurs, ça va peut-être être le coup fatal pour plusieurs d’entre nous. »

Il faut planter à un certain moment, il faut démarrer la culture et si on n’a pas de travailleurs pour faire ça, il ne se passe rien.

Jennifer Crawford, directrice générale de l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec

« On ne peut pas cultiver sans cette main-d’œuvre-là, ça, c’est évident, ajoute pour sa part Éric Van Winden, vice-président de l’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ).

« On souhaite que ça ne se rende pas là. Sans ces travailleurs-là, le secteur maraîcher ne produit pas. » 

Le Québec compte environ 1500 producteurs maraîchers.