En crise, le cinéma québécois? Non, répondent à l'unisson les artisans du milieu du cinéma contactés par La Presse Affaires. «C'est un creux de vague», dit François Macerola, président de la SODEC. «Une crise, c'est exagéré. Mais il y a des films qui auraient dû fonctionner qui n'ont pas fonctionné», ajoute Pierre Even, producteur du film Rebelle, en nomination aux Oscars. Soit, il n'y a pas que le box-office dans la vie, font valoir les artisans du septième art en citant notamment la présence de trois films québécois aux Oscars depuis trois ans. Mais à 4,8% des revenus au box-office en 2012, notre cinéma a connu sa pire année depuis 2001 (6,3% des parts de marché), et sa troisième année consécutive en baisse (de 12,8% en 2009 à 9,9% en 2011, selon la firme Cinéac). «Avec le nombre [peu élevé] de films qu'on fait au Québec, les fluctuations annuelles sont inévitables. L'objectif devrait être de 9% de parts de marché, pas 18,2% comme l'année de C.R.A.Z.Y. [en 2005]», dit Patrick Roy, président du distributeur Films Séville. Comment faire pour remonter la pente? À l'occasion du week-end de la Soirée des Jutra, La Presse Affaires présente les solutions avancées par des acteurs, réalisateurs, distributeurs, producteurs et organismes subventionnaires pour relancer le septième art québécois au box-office.

Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

1. Rendre les fonds accessibles à la relève

Raymond Legault, président de l'Union des artistes et acteur

S'il y a une «crise» dans le milieu du cinéma québécois, c'est celle de l'accessibilité aux fonds publics pour les cinéastes - particulièrement ceux en début de carrière -, selon Raymond Legault, président de l'Union des artistes. «C'est l'enjeu le plus important, dit-il. C'est toujours compliqué d'obtenir du financement, même pour les cinéastes qui ont deux ou trois films à succès à leur actif.» Le président de l'Union des artistes se méfie d'appliquer des changements trop drastiques au système. «Les critères actuels ont fonctionné durant des années, dit-il. Dans le passé, j'ai dit à Téléfilm Canada qu'on ne pouvait pas maintenir ce rythme-là. Mais on est condamné au succès.»

2. Être plus exigeant envers les projets populaires

Rafaël Ouellet, réalisateur de Camion

«La volonté de faire des succès ne suffit pas, il faut bien les faire, dit le réalisateur Rafaël Ouellet. Mon hypothèse personnelle, c'est que les institutions se disent parfois que ça va marcher avec une grosse comédie ou avec des acteurs connus, mais je me demande si les créateurs de ces films travaillent aussi fort. Ça m'a pris cinq ans à faire Camion parce que les institutions ont exigé plusieurs fois que je retourne travailler mon film. Peut-être que ces films [à plus grand potentiel commercial] sont approuvés ou se font trop vite. On est peut-être trop à la recherche du film pour sauver l'industrie.» Le cinéaste aimerait aussi que les propriétaires de salles soient plus flexibles au sujet du nombre d'écrans. «Camion a bien fonctionné dès le début, mais nous sommes restés sur seulement six écrans, dit Rafaël Ouellet. On dirait que personne n'a allumé. À Boucherville, c'était le deuxième film le plus populaire, tout juste derrière The Expandables 2

3. Scénario, scénario, scénario

Pierre Even, producteur de Rebelle et président de Québec Cinéma, l'organisme responsable des Jutra

Il y a trois règles de base en immobilier: l'emplacement, l'emplacement, l'emplacement. En cinéma aussi, selon le producteur Pierre Even, qui ne jure que par le scénario, le scénario et le scénario. «Ces dernières années, on voit davantage de films formatés, des projets de comédie avec des acteurs hyper connus, dit-il. Mais la base, c'est le scénario. Le Québec est un petit marché de 30 films par année. On ne peut se permettre de faire des films formatés comme les Américains.» Il suggère de travailler davantage les scénarios, surtout ceux des comédies. «Au Canada anglais, Téléfilm organise un laboratoire avec des sommités de la comédie qui analysent les projets de film, dit-il. Au Québec, il faudrait réunir Émile Gaudreault, Ken Scott et François Avard et qu'ils entrent dans le projet dans le but de l'améliorer.»

4. Plus de financement, moins de soleil

Denise Robert, productrice d'Omertà

Selon Denise Robert, le nombre de cinéastes talentueux a augmenté plus vite que le financement public. «Nous avons énormément de jeunes cinéastes talentueux comme Xavier Dolan, Denis Côté, Anaïs Barbeau-Lavalette, dit-elle. Et nous avons aussi nos cinéastes confirmés comme Denis Villeneuve, Charles Binamé, Léa Pool, Denys Arcand, Philipppe Falardeau.» Denise Robert rappelle que le financement de Téléfilm Canada a été pratiquement gelé (environ 25 millions) depuis une hausse importante au début des années 2000. «Le coût de la vie a beaucoup augmenté en 13 ans», dit-elle. Une dernière suggestion pour améliorer les résultats du cinéma québécois au box-office? «Qu'il pleuve tout l'été! L'été dernier, je priais pour qu'il pleuve, car Omertà aurait mieux fait au box-office. Pour De père en flic, il avait plu tout l'été et ça avait aidé le film.»

5. Diversifier et penser plus tôt à son public

Patrick Roy, président du distributeur Films Séville

La diversité. C'est peut-être ce qui a manqué le plus l'an dernier au cinéma québécois, riche en films d'auteur mais pauvre en films plus commerciaux. «La diversité a toujours été un gage de succès, dit Patrick Roy. On ne pourrait pas faire que des films comme De père en flic, même si ce fut un beau succès. Il faut penser hors des sentiers battus et ne jamais faire un film avec l'objectif de battre des records au box-office.» Associé à tous les grands succès populaires du cinéma québécois ces dernières années, Patrick Roy aimerait «amener nos créateurs à se demander dès le départ à qui un film doit s'adresser». «Ce n'est pas de brimer la création mais d'orienter des choix, dit-il. Le réalisateur Émile Gaudreault (De père en flic) veut faire des succès populaires - tous les cinéastes le veulent d'ailleurs à divers degrés - et il développe son scénario dans ce sens-là. C'est possible de le faire sans faire de compromis artistiques.»

6. Se laisser une chance

Pascale Hébert, vice-présidente du distributeur Remstar Films

Pascale Hébert est franche: elle n'a pas de solution miracle. «L'année 2012 a été moins bonne, mais tout est cyclique dans la vie, dit-elle. Il y a de moins en moins d'argent [des institutions publiques], il y a de plus en plus de gens qui veulent se partager la tarte, et nous ne pouvons pas toujours demander davantage d'argent des contribuables. C'est un problème très difficile à résoudre.» La vice-présidente de Remstar - qui a perdu de l'argent avec chacun de ses trois films québécois en 2012 - est néanmoins une éternelle optimiste qui veut laisser sa chance au cinéma québécois. Et surtout, ne pas l'encadrer de façon trop rigide. «On ne peut pas déterminer la création à l'avance, dit-elle. Personne n'aurait pensé qu'Incendies et Monsieur Lazhar deviendraient d'aussi grands succès.»

7. Respecter le processus de création

François Macerola, président et chef de la direction de la SODEC

Malgré le «creux de vague» de 2012, François Macerola n'a pas l'intention de changer les critères de financement de la SODEC, dont 70% sont liés aux qualités artistiques d'un projet. «On ne se mettra pas l'objectif de faire des films commerciaux. Il faut choisir les meilleurs scénarios. Ils vont avoir soit un succès commercial, soit un succès critique, parfois les deux. Le cinéma, ce n'est pas une shop avec une chaîne de montage. Il faut respecter la création. Je me vois mal dire: j'ai besoin de trois comédies, trois drames, etc.»

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Le cas de l'Empire BoSSé

Lors d'une année aussi difficile pour le cinéma québécois au box-office, le cas de L'empire Bossé passe encore moins inaperçu. Financée à hauteur de 3,4 millions par Téléfilm Canada et la SODEC, cette comédie sur le monde des affaires mettant en vedette Guy A. Lepage et Claude Legault n'a généré que 158 637$ au box-office. «C'est facile de réécrire les événements, dit François Macerola, président de la SODEC. Nous travaillons sur la base de scénarios et L'empire Bossé est passé à travers la grille d'évaluation. Guy A. Lepage avait connu du succès avec Camping Sauvage. Si c'était à refaire sur les mêmes bases d'évaluation, nous le referions. Mais après avoir vu le film, non, je ne le referais pas...» Plus indulgent, le distributeur de L'empire Bossé prend une partie du blâme. «Le film est meilleur que ce que l'on a dit, croit Patrick Roy, président de Films Séville. Nous avons couru le risque d'essayer une comédie différente et nous n'avons pas trouvé le bon angle pour vendre le film aux gens.»

L'omertà des proprios de salles

«Il faudrait faire des films que le monde veut voir et moins de films lamentards, moins de drames. Les gens veulent voir des comédies, des films d'action, des films qui les distraient, pas nécessairement se faire éduquer sur une guerre à l'autre bout du monde», disait Vincent Guzzo en janvier aux Francs-tireurs, après avoir tenu des propos similaires au Journal de Montréal. Des propos qui ont fait réagir plusieurs membres de la communauté artistique. Cette semaine, le propriétaire des cinémas Guzzo et président de l'Association des propriétaires de cinémas du Québec a décliné notre demande d'entrevue, tout comme deux autres propriétaires de salles, Cinéplex Divertissement et Ciné Entreprise.

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Part des fonds publics dans un film québécois

70-90%

Fonds d'aide à la production de films

SODEC (Québec):

25,6 millions pour 63 films en 2011-2012

Téléfilm Canada:

28,6 millions pour 33 films en 2011-2012

BUDGET DE PRODUCTION DE FILMS QUÉBÉCOIS

OMERTÀ : 8 millions

LAURENCE ANYWAYS : 8 millions

REBELLE : 3,6 millions

CAMION : 1,4 million