Grâce à la créativité de ses artisans et à ses généreux crédits d'impôt, le Québec est devenu un endroit de choix pour faire des effets spéciaux au cinéma. Et l'arrivée de l'entreprise britannique Framestore le mois prochain à Montréal pourrait bien cimenter la réputation du Québec aux yeux de Hollywood.

Mis à jour le 25 févr. 2013
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

La coïncidence fait sourire. Quinze ans plus tard, à trois coins de rue de l'édifice d'Ubisoft, une autre multinationale européenne s'installe dans le quartier du Mile End. Et les attentes à l'égard de Framestore sont tout aussi élevées: faire de Montréal une plaque tournante des effets spéciaux au cinéma, comme Ubisoft l'a fait pour l'industrie québécoise du jeu vidéo.

«Montréal est déjà sur la carte à Hollywood, mais ça prend davantage de gros projets, pas seulement faire quelques scènes sur un gros film, dit Benoit Touchette, directeur de Framestore Montréal. C'est exceptionnel pour des entreprises de Montréal d'avoir des mandats sur des films d'envergure, mais il faut maintenant faire des scènes d'action au lieu des arrière-plans.»

Fondé en 1986 à Londres, Framestore arrive à Montréal avec une réputation enviable à Hollywood mais surtout avec la capacité d'obtenir des mandats majeurs sur les films à succès (ex: Harry Potter, The Dark Knight et Skyfall, le dernier James Bond). Ses deux premiers mandats montréalais? Robocop et All You Need Is Kill, le prochain film de Tom Cruise.

Avec 200 employés dans son loft de 25 000 pieds carrés dans le Mile End en 2014, Framestore sera le studio le plus important au Québec. «Nous commençons à avoir pas mal de monde dans l'industrie des effets visuels. L'idée, c'est de créer une masse critique d'entreprises dans des secteurs créatifs comme celui-là, et Framestore est une entreprise en pleine croissance», dit le ministre québécois des Finances Nicolas Marceau.

Grâce à la créativité de ses artisans comme à ses généreux crédits d'impôt (voir autre texte), le Québec s'est bâti depuis une décennie une industrie des effets spéciaux qui s'est fait une réputation enviable à Hollywood. L'industrie compte une vingtaine de boîtes mais repose essentiellement sur six entreprises québécoises (cinq en excluant Hybride, vendue à la française Ubisoft en 2008) d'environ 100 employés chacune, qui travaillent majoritairement sur des films importants à Hollywood, mais la plupart du temps comme fournisseur secondaire.

«Nous n'avons pas de boîte de 650 ou 1000 employés comme Framestore à Londres ou Industrial Light&Magic à Los Angeles, dit Sébastien Moreau, président de Rodéo FX. Nous n'avons pas de gros joueur, mais nous nous débrouillons très bien.»

Concurrencer Hollywood

À l'heure où Montréal veut augmenter son rayonnement à Hollywood, l'industrie américaine des effets visuels est justement en crise. La boîte Rhythm&Hues (1400 employés), en nomination pour deux Oscars demain, est en faillite. L'an dernier, Digital Domain, une boîte cofondée par le réalisateur James Cameron, a été rachetée en faillite par des intérêts asiatiques après avoir mis à pied la plupart de ses 320 employés.

La dernière mauvaise nouvelle, tombée le mois dernier: la division d'animation de Dreamworks a mis à pied 450 personnes, soit 20% de ses effectifs. Alors que la Californie n'offre pas de crédit d'impôt pour les effets visuels, le Québec accorde 45% sur le coût des effets visuels. «La concurrence internationale est très forte et les boîtes à Hollywood se font manger par les crédits d'impôt», dit Louis-Simon Ménard, vice-président de Digital Dimension.

C'est dans ce contexte que Québec a consenti un prêt sans intérêt à Framestore (un avantage de 35 000$ par an durant cinq ans) pour l'attirer à Montréal, espérant ainsi recréer la même dynamique de collaboration qui a contribué au succès des entreprises du quartier Soho à Londres. «Nous voulons seulement les boîtes qui créent de la richesse ici en amenant des contrats, comme Framestore», dit Hans Fraikin, directeur du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec.

Framestore prévient toutefois qu'elle ne fera pas beaucoup de sous-traitance dans les boîtes montréalaises. «Sous-traiter, ça coûte cher, c'est plus simple de faire le travail à l'interne, dit Benoit Touchette. Mais Framestore va attirer d'autres joueurs au Québec. C'est comme quand tu amènes un gros resto dans une rue commerciale, la clientèle déborde dans les autres restos de la rue. À long terme, il y aura plus de travail pour plus de monde à Montréal.»

L'un des vieux routiers de l'industrie, le président d'Hybride Pierre Raymond, ne croit pas au «chant des sirènes» de Framestore. «Il ne faut vraiment pas connaître l'industrie pour penser que des boîtes d'une même ville vont collaborer alors qu'elles luttent pour les mêmes employés. Dans notre industrie, la collaboration locale n'est pas encouragée à cause de la rareté de la main-d'oeuvre avec de l'expérience», dit le président d'Hybride, la boîte québécoise avec la meilleure carte de visite à Hollywood (Avatar, 300, Sin City) qui a été rachetée par Ubisoft en 2008.

«Framestore n'est pas venu au Québec pour sous-traiter ses contrats mais pour profiter des crédits d'impôt», dit Danny Bergeron, président de Mokko, qui se dit «content mais craintif» de l'arrivée de Framestore, aux mains de qui il pourrait perdre des employés. «En même temps, il faut applaudir le fait que Montréal puisse devenir un hub international d'effets spéciaux», dit-il.

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Framestore

Fondé en 1989, inauguration du studio à Montréal en mars 2013

650 employés à Londres, 70 à New York, 30 à Los Angeles et 200 à Montréal en 2014

Films à Montréal: Robocop, All You need is kill

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Hybride

Fondé en 1991

Acheté par Ubisoft en 2008

130 employés

Films: Avatar, The Hunger Games, 300

Le pionnier

À la blague, le président d'Hybride Pierre Raymond se qualifie de «dinosaure» de l'industrie québécoise des effets spéciaux. Alors que tous ses concurrents sont nés dans les années 2000, la PME de Piedmont a ses lettres de noblesse à Hollywood depuis 1995. Au contraire de plusieurs boîtes québécoises, Hybride ne préfère prendre que trois ou quatre contrats par année, mais des mandats plus costauds en terme de charge de travail. C'est ainsi qu'Hybride a été le quatrième fournisseur d'effets spéciaux en importance pour Avatar, lauréat de l'Oscar des meilleurs effets spéciaux en 2010. «La règle a changé depuis, mais seuls les trois premiers fournisseurs recevaient un trophée des Oscars à l'époque», dit-il.

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Rodéo FX

Fondé en 2006 par Sébastien Moreau

108 employés

Films: The Twilight Saga: Breaking Down Part 2, The Amazing Spider-man, Abraham Lincoln Vampire Hunter

La vie après George Lucas

Au début des années 2000, Sébastien Moreau est allé à la meilleure école pour apprendre les effets spéciaux: Industrial Light&Magic, la boîte fondée par le réalisateur de Star Wars, George Lucas. Quand un collègue obtient son premier contrat de réalisateur pour Journey to the Center of the Earth, Sébastien Moreau écoute sa fibre entrepreneuriale et revient au Québec fonder son studio. Après des mandats plus modestes dans plusieurs grandes productions hollywoodiennes (dont la ville de New York dans The Amazing Spider-man), Rodéo FX vient de faire un grand coup avec son premier contrat majeur à Hollywood: 250 plans sur Now You See Me, un film avec Jesse Eisenberg et Morgan Freeman.

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Mokko

Fondé en 2003 par Alain Lachance et Danny Bergeron

100-120 employés

Films: Riddick, X-Men Origins, Underworld: Awakening

De Discovery à Hollywood

Comment Mokko a-t-elle perfectionné sa technique pour créer des monstres hollywoodiens? La réponse étonnera les cinéphiles. «En faisant des dinosaures pour des documentaires de la chaîne de télé Discovery», dit Danny Bergeron, président de Mokko, qui a fait les monstres de X-Men, Underworld: Awakening et Riddick. Au lieu de Batman, Superman et Spider-man, Mokko se concentre sur les superhéros des films à budget plus modeste (50 millions). «Chaque dollar compte et les producteurs veulent maximiser les crédits d'impôt du Québec, qui sont parmi les plus généreux», dit-il.

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Modus FX

Fondé en 2007 par Marc Bourbonnais et Yanick Wilisky

100 employés

Films: The Avengers, Immortals, The Twilight Saga: Breaking Down Part 1

La surprise Avengers

Modus n'aurait jamais pensé faire partie de l'aventure de Avengers quand le téléphone a sonné il y a un peu plus d'un an. «Il y avait un excédent de travail pour les boîtes déjà engagées», dit Marc Bourbonnais, président de Modus, qui a fait 43 plans fixes (l'arrière-plan) des scènes de Avengers. Demain, le film pourrait gagner l'Oscar des meilleurs effets spéciaux. «Ce serait bien intéressant, mais l'industrie est tissée serrée et les gens reconnaissent déjà notre travail, dit M. Bourbonnais, qui n'a pas la tête aux Oscars ces temps-ci. On bosse très fort sur nos films qui vont sortir cet été», dit-il.

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Digital Dimension

Fondé en 1996 à Montréal depuis 2008 (propriétaires: familles Ménard et Pleszczynski)

85-110 employés

Films: Clash of the Titans, Mirror Mirror, Dragon

De L.A. à Montréal

S'il y a une entreprise qui peut illustrer les changements majeurs dans l'industrie des effets visuels dans le monde, c'est bien Digital Dimension. À sa fondation en 1996, l'entreprise faisait tous ses effets spéciaux à Los Angeles. Elle a ensuite ouvert au bureau à Montréal, pour finalement y rapatrier toutes ses activités en 2008. «On se faisait battre sur des contrats par des entreprises canadiennes car il n'y a pas de crédit d'impôt en Californie», se rappelle le vice-président Louis-Simon Ménard.

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Vision Globale

Fondé en 1989 dans les effets spéciaux depuis 2008

550 employés, dont 75 employés en effets spéciaux

Films: Upside Down, Resident Evil, The Aviator

Synergies en vue

Active dans les effets spéciaux depuis 2008, Vision Globale a acheté en décembre les studios Mel's, où sont tournés tous les films hollywoodiens à Montréal. Nul doute qu'elle voudra se servir de son nouveau statut pour faire davantage d'effets spéciaux sur les films tournés dans ses studios. Un exemple? L'entreprise vient de terminer la grande majorité des effets spéciaux de Upside Down (485 plans sur 525), un film mettant en vedette Kristen Dunst et Jim Sturgess tourné à Montréal l'an dernier. «C'est très rare qu'une boîte québécoise fasse presque tous les effets d'un film, mais c'est vrai que la plupart des films ont 2000 plans plutôt que 500», dit Jacques Lévesque, directeur des effets visuels chez Vision Globale.