Plusieurs organisations internationales majeures (ONU, OCDE, Commission européenne, etc.) soulignent ces dernières années l'importance de l'émergence de l'économie créative et son potentiel pour le développement économique. Les «industries créatives», comme l'architecture, les logiciels, arts de la scène, musique, jeux vidéo, cinéma, design, etc., sont fondées sur les démarches de création et de conception, et trouvent leur origine dans la créativité et l'intégration des talents. Elles représentent un important potentiel de richesses et de création d'emplois, entre autres grâce à la génération et l'exploitation de la propriété intellectuelle. Depuis le début des années 90, le taux de croissance des industries créatives est le quadruple de celui des industries manufacturières. Ces activités résistent mieux à la crise, notamment en présentant des taux de chômage moins élevés que les autres activités économiques.

Laurent Simon et Patrick Cohendet, collaboration spéciale HEC LA PRESSE

Toutefois, le développement des activités créatives se heurte à un obstacle majeur: leur financement. Dans les projets traditionnels, technologiques ou industriels, les investisseurs et le capital de risque se garantissent habituellement sur des actifs potentiels comme les brevets, mais sont en fait désarmés pour financer un projet créatif de type culturel ou artistique, ou proposant des concepts nouveaux ou des modèles d'affaires hybrides, faute de repères financiers clairement établis. Dans ce contexte, les entrepreneurs des activités créatrices sont naturellement tentés de solliciter les sources classiques de financement des activités artistiques: la subvention publique ou le mécénat privé. Le tarissement actuel de ces modes classiques oblige aujourd'hui les entrepreneurs créatifs à être de plus en plus proactifs dans leurs négociations avec les banques et les investisseurs privés et à explorer des approches novatrices.

Ceci pose un problème sociétal majeur: le risque est grand de ne pas actualiser le potentiel de croissance considérable associé au développement des activités créatives. Deux causes: d'une part, les entrepreneurs créatifs ont de grosses difficultés, voire des réticences, à présenter des modèles d'affaires convaincants. D'autre part, les investisseurs privés et les professionnels de la finance n'ont souvent pas les méthodes et les outils pour évaluer les risques et les bénéfices potentiels des projets créatifs, et ce, d'autant plus qu'ils font appel à des talents professionnels (ex: game designers, chorégraphes, graphistes, dessinateurs, éditeurs, scénaristes, etc.) qui ne sont pas perçus a priori comme des sources d'activités rentables comme pourraient l'être l'ingénieur ou le développeur de produits industriels ou de grande consommation.

Dans ce contexte, une attention particulière doit porter sur les modes émergents de financement de la créativité (microcrédit, financement collaboratif ou en réseaux, etc.). Certains modèles «d'économie solidaire» offrent en particulier des solutions hybrides (ni privées ni publiques) particulièrement prisées chez les jeunes entrepreneurs créatifs. Ils reposent sur des modes d'échange alternatifs et des devises parallèles, en plus de fonctionner en marge des systèmes établis. Si la légalité de ces modèles et les questions fiscales (ex. les taxes que doit percevoir l'État sur les nombreuses transactions) font l'objet de nombreuses discussions partout dans le monde, leur efficacité se confirme de jour en jour. En outre, les créatifs laissés pour compte innovent aussi par l'exploitation des technologies et réseaux qui facilitent l'émergence du crowd-funding ou peer-to-peer funding.

À titre d'exemple, Kiss-KissBankBank.com, première plateforme internet française de financement participatif lancée en mars 2010, permet aux créateurs et aux innovateurs d'exposer leurs idées et de faciliter leurs démarches de collecte de fonds. Le site s'appuie sur les réseaux sociaux pour donner la possibilité au grand public de s'engager dans une aventure de financement participatif. Le créateur expose son projet et fixe un montant à collecter en 90 jours maximum. Si le montant est atteint ou dépassé, le créateur récolte les dons auprès des Kissbankers (donateurs) et réalise son projet. Dans le cas inverse, les KissBankers ne sont pas débités. Le créateur conserve l'intégralité des droits de son projet et rétribue ses KissBankers par l'entremise de contreparties personnalisées (dédicaces, prototypes, invitations VIP, avant-premières, rencontres personnelles, oeuvres sur mesure, concerts à domicile...). La Banque Postale, anciennement le bras financier de la Poste, devenue partenaire de ce projet, a inauguré récemment un programme «Coup de Coeur» sélectionnant tous les mois des projets résonnants avec ses valeurs (proximité, accessibilité, simplicité) pour les financer à hauteur de 50%, permettant ainsi leur réalisation. Ce type de modèle hybride devrait dorénavant inspirer les nouveaux modes de financement de la création.

Laurent Simon et Patrick Cohendet sont professeurs à HEC Montréal, et vous convient au colloque «Financement de la créativité» organisé par la Banque Nationale et le groupe de recherche-transfert Mosaic les 20 -21 octobre à HEC Montréal. Inscriptions: anne-katherine.lamontagne@hec.ca, Tél: 514-340-1262