Jean-Paul Agon s'esclaffe quand on lui demande son âge.

Vincent Brousseau-Pouliot

Jean-Paul Agon s'esclaffe quand on lui demande son âge.

«Cinquante et un ans dans un mois», dit-il sans la moindre hésitation. On lui aurait donné quelques années de moins. Évidemment: il est l'homme le plus puissant de l'industrie des soins de beauté.

Dans une entrevue exclusive qu'il a accordée à La Presse Affaires en marge d'une visite de quatre jours au Canada, le directeur général du Groupe L'Oréal a dit souhaiter que les hommes apportent autant de soin que lui à leur apparence.

Mais après 29 ans dans l'industrie des cosmétiques, toutes à L'Oréal, il ne se fait pas trop d'illusions.

«Les hommes résistent aux changements. Ils sont très lents à se décider. Quand j'ai commencé, on disait que les hommes étaient un marché d'avenir. Ils sont donc un marché d'avenir éternel.»

Jean-Paul Agon préfère voir les choses du bon côté. «C'est peut-être un peu de notre faute, dit-il. Il faudra trouver d'autres moyens de les convaincre. Le marché masculin s'est quand même développé au cours des dernières années. Presque aucun homme n'utilisait de produits pour la peau il y a 25 ans. Aujourd'hui, on estime rejoindre entre 25% et 30% des hommes en Europe. Ça progresse, même si ce n'est pas une révolution. Ce n'est pas grave: nous avons tout notre temps!»

Parmi les signes encourageants, il y a la vague des métrosexuels, ces jeunes urbains branchés qui prennent un soin jaloux de leur corps.

Parmi les signes encourageants, il y a cette vague de métrosexuels, ces jeunes urbains branchés qui prennent un soin jaloux de leur corps.

«Nous sommes ravis qu'une petite partie de la population masculine soit convaincue de l'importance des produits de beauté, dit M. Agon. Mais nous nous intéressons à l'ensemble du marché.»

Le vieillissement

Si l'industrie des cosmétiques peut se permettre d'attendre encore un peu la gent masculine, c'est qu'elle a un autre clientèle en vue: les baby-boomers qui prennent de l'âge.

«Pour nous, le vieillissement de la population dans les pays développés est une chance historique, dit M. Agon. Les gens vivent plus vieux mais ils veulent être en pleine forme et avoir l'air relativement jeunes. C'est une très belle occasion pour nous. Quand on vieillit on a besoin de produits de qualité. Grâce à sa recherche scientifique, L'Oréal est synonyme de haute qualité.»

L'industrie des cosmétiques a le vent dans les voiles ces temps-ci. M. Agon parle d'une croissance annuelle de 5% au Canada. Les affaires vont encore mieux dans le reste du monde: les revenus du Groupe L'Oréal ont été en hausse de 8,7% en 2006.

«Et le marché se développe dans tous les secteurs: les salons de coiffure, les pharmacies et les grands magasins», dit-il.

Créé en 1907 par une jeune chimiste française, L'Oréal est aujourd'hui une multinationale dont le chiffre d'affaires a atteint 22,6 milliards $ CA l'an dernier.

La société dont le siège social est basé à Clichy, une banlieue riche de Paris, est présente sur tous les continents.

«Nous avons des marques mondiales mais les produits varient selon les régions de la planète, dit M. Agon. Nous ne vendons pas les mêmes soins pour la peau en Asie et en Amérique du Nord. Les Asiatiques veulent se protéger des rayons UV alors que les consommatrices en Amérique du Nord recherchent davantage des soins anti-âge.»

Laboratoire spécial

L'Oréal a même un laboratoire spécial pour le marché africain.

«Nous croyons beaucoup à l'Afrique, dit M. Agon. Nous sommes la seule entreprise à avoir développé des marques pour les gens d'origine africaine. Ces marques sont aussi numéros un dans le marché afro-américain aux États-Unis.»

Mais les consommateurs qui offrent les plus belles perspectives de croissance à court terme sont en Asie. Jean-Paul Agon a bien placé pour le savoir: il a piloté l'arrivée de la société en Chine en 1997.

«Comme il y a de plus en plus de consommateurs qui ont les moyens de s'acheter des produits cosmétiques, c'est un marché en pleine expansion», dit-il. Jean-Paul Agon n'oublie pas le Canada, sa septième filiale en importance sur 130. La société y emploie environ 1200 personnes, dont 900 à Montréal, où se trouve le siège social de l'Oréal au Canada.

«Les Canadiens et les Québécois ont un talent formidable: ils vous disent toujours ce qu'ils pensent, avec beaucoup de gentillesse bien entendu. Le Canada est aussi un marché très important pour L'Oréal. Nous sommes numéro un au Canada, et de très loin au Québec. Nos concurrents ont beaucoup de mal au Québec. Surtout les marques américaines...», dit-il en riant.

Périple autour du monde

Les femmes sont toutes pareilles? Pas en matière de produits de beauté.

«C'est un domaine très culturel. Si vous voulez réussir, vous devez comprendre les habitudes des gens, leurs besoins, leurs aspirations», dit Jean-Paul Agon.

Ainsi, les trousses de maquillage des Italiennes ne ressemblent en rien à celle des Américaines ou des Japonaises. Périple autour du monde avec l'homme le plus puissant de l'industrie des cosmétiques.

Brésil:

«Le marché le plus créatif au monde en matière de soins capillaires. Il y a une diversité incroyable de cheveux. Les coiffeurs brésiliens doivent faire preuve d'imagination et ils ont besoin de plusieurs produits.»

États-Unis:

«L'un des marchés les plus concurrentiels et les plus sophistiqués. Les consommatrices sont très exigeantes. Elles connaissent leurs produits. Pour avoir du succès là-bas, il faut offrir une qualité très élevée.»

Italie:

«Les Italiennes prennent plus de risques. Elles ont un vrai amour du luxe, comme les Françaises, d'ailleurs.»

Espagne:

«Un pays très dynamique et un vrai success story pour nous. Notre croissance annuelle se situe dans les deux chiffres.»

Chine:

«Ce sera le premier marché au monde. La seule question, c'est de savoir quand. Les Chinois ont particulièrement besoin de soins de la peau en raison des rayons UV.»

Corée du Sud:

«Les plus grandes consommatrices de produits de beauté au monde. Elles ont l'habitude de prendre soin de leur peau depuis très longtemps. Elles ont un rituel très développé: sept produits le matin et cinq le soir. C'est un record difficile à battre!»

Canada:

«Nos ventes par habitant y sont parmi les plus élevées au monde. Il y a une affinité au Québec envers nos marques européennes. Et le climat canadien est formidable. L'hiver, il faut utiliser des textures riches. L'été, des textures légères. Si vous voulez bien prendre soin de votre peau, il faut des produits de qualité pour toutes les saisons...»