Le Québec n’a pas attendu la Révolution tranquille pour voir surgir de grands entrepreneurs francophones. Cet été, nous vous en présentons quelques-uns, dont les exploits s’étalent de 1655 au début du XXe siècle. Aujourd’hui : Marie-Anne Barbel.

Publié le 8 août
Marc Tison
Marc Tison La Presse

Plutôt que d’importer d’outre-mer de la vaisselle et des pots, au risque d’un bris de (et dans) la chaîne d’approvisionnement, pourquoi ne pas les fabriquer localement au Canada ? C’est la conclusion à laquelle est arrivée la femme d’affaires Marie-Anne Barbel, à Québec, en 1746.

L’expression « femme d’affaires » n’existait pas à l’époque. « Chaîne d’approvisionnement » non plus, d’ailleurs.

Marie-Anne Barbel était néanmoins du nombre de ces femmes entreprenantes qui avaient apporté une contribution essentielle aux activités commerciales de leur mari et qui les avaient poursuivies après le décès de celui-ci, souvent avec davantage de succès encore.

Fille du notaire Jacques Barbel, elle est née à Québec le 26 août 1704. En décembre 1723, à l’âge de 19 ans, elle a épousé Louis Fornel, issu d’une famille de « marchands bourgeois ». Ils auront 14 enfants, dont 5 atteindront l’âge adulte.

De grands projets

Lui aussi marchand, Louis Fornel s’est d’abord consacré à son magasin de la place Royale. Il multiplie les acquisitions immobilières et foncières et se fait accorder une seigneurie qu’il nommera Bourg-Louis.

En 1737, il s’associe aux hommes d’affaires huguenots François Havy et Jean Lefebvre pour acquérir des droits de chasse aux phoques sur la côte du Labrador. Six ans plus tard, il atteint la baie des Esquimaux (inlet Hamilton), où il espère établir des relations commerciales avec les Inuits. Mais sa demande de concession, qui bouscule de puissants intérêts, est contestée par l’intendant Hocquart.

En prévision de ses pérégrinations labradoriennes, Fornel a délégué par procuration à sa femme l’entière gestion de ses affaires à Québec. Marie-Anne Barbel peut dès lors prendre toutes les décisions qu’elle jugera nécessaires.

C’est une sage précaution, dont Fornel n’a peut-être pas eu le temps de se féliciter, lorsqu’il meurt des suites d’une brève maladie en 1745, à l’âge de 46 ans.

La veuve de 41 ans a 5 enfants mineurs. Elle décide résolument de poursuivre les activités du magasin de la place Royale. Rapidement, elle consolide ses actifs immobiliers.

Un de ses premiers actes consiste d’ailleurs à conclure l’acquisition de la maison voisine de la sienne, place Royale, dont son mari avait entrepris les démarches en 1742.

Une manufacture de poterie

La guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) déborde en Amérique du Nord à partir de 1744, entraînant de multiples difficultés d’approvisionnement pour les commerçants de la petite colonie française.

Marie-Anne Barbel y voit l’occasion d’établir sur une de ses propriétés une manufacture de poterie, dont la production pourra être écoulée dans son magasin de la place Royale.

Dans une lettre datée de 1746, Havy et Lefebvre notent qu’« il ne vient point de terrerie de France et en apparence tant que la guerre durera, il en sera de même. Mais voici une ressource que le pays trouve en Mademoiselle Fornel qui en a élevé une manufacture. Elle a un très bon ouvrier et sa terre se trouve bonne ».

Dans l’article du Dictionnaire biographique du Canada qu’il consacre à Marie-Anne Barbel, l’historien Dale Miquelon souligne encore que les pièces de poterie, ornées de glaçures de plomb et de cuivre et de telle facture qu’on les confondait avec les produits français, obtinrent un succès immédiat.

Selon le contrat de 1752 qui le lie à sa patronne, le potier François Jacques doit fabriquer « des terrines de trois pintes, des pots d’une pinte, des assiettes et petites terrines d’une chopine », relève pour sa part Lilianne Plamondon dans le mémoire de maîtrise qu’elle a consacré à la veuve Fornel.

IMAGE TIRÉE DE BANQ QUÉBEC (FONDS CONSEIL SOUVERAIN)

Mémoire des dépens à payer par François Jacques, potier de terre, à la requête de Marie-Anne Barbel, veuve de Louis Fornel, négociant, à la suite de l’arrêt du Conseil supérieur de Québec du 13 novembre 1752

Cependant, l’affaire et le tour ne tournent pas aussi rond que la dynamique entrepreneure l’aurait espéré. Les potiers et les litiges se succèdent. Elle ne parviendra pas à réparer les pots cassés.

Succès

En 1749, Marie-Anne Barbel réussit ce qui avait échappé à son mari : l’intendant Bigot lui accorde pour 12 ans la concession de la baie des Esquimaux.

En même temps, contre 7000 livres par année, Barbel, Havy et Lefebvre (Veuve Fornel et compagnie) obtiennent pour six ans le bail de la traite de fourrure de Tadoussac et ses cinq comptoirs.

Les postes de traite et de chasse au phoque sont coûteux. Il faut construire des abris saisonniers pour les hommes et le matériel, affréter des navires, prévoir l’approvisionnement à partir de la France et de Québec.

Les résultats ne sont pas garantis pour autant. La première année est grevée par un hiver exceptionnellement rigoureux. Les recettes de 50 428 livres en huiles et pelleteries ne couvrent pas l’investissement de 125 766 livres. Devant ces piètres résultats, l’intendant Bigot menace Marie-Anne Barbel de lui retirer la concession de Tadoussac. Dans une longue missive adressée à Versailles, l’entrepreneure défend vigoureusement ses droits et son bilan.

Heureusement, la situation se rétablit dans les années suivantes. Au tournant des années 1750, la compagnie emploie plus de 40 hommes — tonneliers, armuriers, forgerons, marins, commis, chasseurs… —, auxquels elle verse 14 000 livres de gages.

Marie-Anne Barbel tire suffisamment de profits de la traite des fourrures pour accroître ses investissements immobiliers. À la fin de 1753, elle détient sept maisons dans la basse-ville, une autre rue Saint-Louis, un terrain qui borde la grève, la seigneurie de Bourg-Louis et cinq autres terres dans la région environnante.

Hélas, les ennuis et les boulets de canon vont bientôt pleuvoir…

Défaite

La guerre de Sept Ans (1756-1763) est précédée dès 1754 par des escarmouches entre les colonies françaises et anglaises, qui perturbent déjà l’activité économique.

En 1755, alors que le commerce des fourrures périclite, Marie-Anne Barbel ne renouvelle pas le bail de la ferme de Tadoussac. Sa poterie avait déjà cessé ses activités.

Le siège de Québec, entrepris par Wolfe en juin 1759, voit la ville ravagée par les projectiles des batteries anglaises installées sur les hauteurs de Lévis. Les propriétés de Marie-Anne Barbel n’échappent pas à l’orage de fer : cinq de ses huit maisons sont détruites.

ILLUSTRATION DE RICHARD SHORT, TIRÉE DE LA COLLECTION DU MUSÉE MCCORD

La place Royale en 1761, après les bombardements de 1759. La maison de Marie-Anne Barbel apparaît sur la gauche.

Certaines seront reconstruites après la guerre, mais les nouvelles circonstances ne lui permettent pas de relancer ses autres entreprises.

« Marie-Anne Barbel surpassera son défunt époux par la variété et l’ampleur de ses activités commerciales et financières », a écrit Lilianne Plamondon, dans un des articles qu’elle lui a consacrés.

Elle s’est éteinte le 16 novembre 1793. Elle avait atteint 89 ans — un dernier exploit.