L'inquiétude grandissante à propos de la situation sanitaire au Québec se fait déjà sentir chez les restaurateurs. Leurs carnets de réservation fondent à vue d’œil depuis la demande aux employeurs du gouvernement Legault de réinstaurer le télétravail et de tenir de « plus petits rassemblements ». Ils reçoivent de nombreux appels de la part de clients souhaitant annuler leur repas de Noël de bureau ou d’anniversaire, entraînant ainsi la perte de plusieurs milliers de dollars de ventes.

Publié le 16 déc. 2021
Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

« Ç’a été presque instantané ! », lance au bout du fil Martin Guimond, propriétaire du Saint-Bock, une brasserie de la rue Saint-Denis, à Montréal. Mardi, à peine quelques heures après le point de presse donné par le ministre de la Santé, Christian Dubé, le téléphone a commencé à sonner à son établissement du Quartier latin. Des groupes formés de 20 personnes, de 15 personnes et de 8 personnes, par exemple, ont décidé de reporter les festivités, à la grande surprise de M. Guimond.

« Je viens de perdre entre 5000 $ et 7000 $ de ventes, calcule-t-il. Notre pain et notre beurre, c’est le temps des Fêtes. Je viens de voir mon chiffre d’affaires s’effondrer », indique-t-il, ajoutant qu’il avait à peine fermé l’œil de la nuit.

Alors qu’il s’apprêtait à connaître une période de Noël fort occupée – il commençait même à refuser des réservations –, M. Guimond affirme « avoir couru partout » pour trouver du vin, une denrée difficile à dénicher depuis la grève de trois jours survenue en novembre dans les entrepôts de la Société des alcools. « Je viens d’acheter trop d’alcool », constate-t-il maintenant en faisant le décompte de ses annulations.

La vague des annulations

Marc-André Jetté, propriétaire du restaurant Hoogan et Beaufort, se retrouve lui aussi avec beaucoup trop de bouteilles sur les bras. Il avait également arpenté la ville pour trouver du vin. Or, il risque d’ouvrir peu de bouteilles, puisque chaque fois que le téléphone sonne, raconte-t-il, c’est un client qui appelle pour annuler.

Jeudi, il devait recevoir un groupe composé de 100 personnes… qui ne se présentera finalement pas. Même scénario pour vendredi, où il devait servir 200 clients. Des exemples comme ceux-là, Marc-André Jetté en avait plusieurs à énumérer. « Ce sont plusieurs dizaines de milliers de dollars qui tombent en ce moment. C’est énorme », ajoutant dans la foulée que le temps des Fêtes est la période la plus lucrative de l’année.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Marc-André Jetté, propriétaire du restaurant Hoogan et Beaufort

[Normalement], le coussin se remplit en ce moment. Habituellement, ce sont des semaines sur les stéroïdes qui permettent de tenir en janvier, février, mars, qui sont des mois à perte. En ce moment, on est déjà en train de gruger dans le bas de Noël.

Marc-André Jetté, propriétaire du restaurant Hoogan et Beaufort

Marc-André Jetté admet qu’il n’avait pas prévu que le point de presse de M. Dubé aurait un effet domino. « Quand le gouvernement a dit que tout le monde repartait en télétravail, je ne pensais pas que ça allait m’affecter comme ça et m’enlever autant de business que ça. Tout ce que j’avais est en train de se canceller. »

Au centre-ville, la propriétaire des restaurants Helena et Portus 360, Helena Loureiro, n’a pas caché sa mauvaise humeur par rapport à l’annonce de Québec. « Le gouvernement, je pense qu’il est allé un peu trop vite en alarmant tout le monde, affirme-t-elle. Il faut qu’on apprenne à vivre avec ce virus-là et qu’on fasse tous attention. »

« Les groupes de Noël, ça se passe vraiment cette semaine, ajoute-t-elle. Je devais avoir 124 réservations au Portus pour le midi et finalement, je me retrouve avec 66… si tout le monde se présente. »

Pour ses deux restaurants, elle estime avoir des pertes de plusieurs milliers de dollars. Dans le but de sauver la situation, elle a demandé à son personnel de confirmer toutes les réservations à venir et exige désormais un dépôt de 25 %, pratique à laquelle elle n’avait jamais eu recours.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Helena Loureiro, à droite, propriétaire du Portus 360

Ma nourriture est commandée et les horaires des employés sont faits. Quand on travaille avec du homard, avec des pétoncles, avec du foie gras, ce sont des produits extrêmement chers, on ne peut pas jouer avec ça.

Helena Loureiro, propriétaire des restaurants Helena et Portus 360

De son côté, la Corporation des tenanciers de bars a interpellé directement Justin Trudeau, lui rappelant que les dernières nouvelles amenaient un « vent de frayeur » incitant les clients à faire des annulations. « Les tenanciers de bars et de resto-bars sont, encore une fois, parmi les premiers écorchés de la pandémie », écrit-elle dans sa lettre adressée au premier ministre.

Interrogé au sujet de ces nombreuses annulations, Martin Vézina, directeur des affaires publiques et gouvernementales de l’Association Restauration Québec (ARQ), n’est pas prêt à dire qu’il s’agit d’une « situation généralisée », puisque tous les restaurateurs ne vivent pas ce cauchemar. Il tient toutefois à affirmer que les salles à manger demeurent des lieux sécuritaires fréquentés exclusivement par des gens adéquatement vaccinés. « C’est beaucoup plus sécuritaire que la salle de réunion du bureau », soutient-il.