Les minorités visibles canadiennes ont une meilleure santé mentale au travail que les personnes d’origine caucasienne. C’est ce que révèlent les résultats d’une étude menée par la chercheuse de l’Université de Montréal Christiane Liliane Kammogne, originaire du Cameroun.

Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

C’est lors de son premier emploi en ressources humaines dans une entreprise de télécommunications en France, qui était touchée par une inquiétante vague de suicides chez les employés, que la chercheuse a eu l’idée de cette étude.

« J’avais du mal à comprendre comment le travail pouvait causer ce mal absolu, parce que je viens d’un pays où le travail, c’est le bonheur et la santé », relate lors d’un entretien Christiane Liliane Kammogne, chargée de cours et assistante de recherche à l’Observatoire sur la santé et le mieux-être au travail (OSMET) de l’École des relations industrielles de l’Université de Montréal.

« Dans un pays où ce n’est pas facile de trouver du travail, poursuit-elle, avoir un emploi, c’est non seulement une bonne nouvelle pour la personne qui l’a, mais aussi pour toute la communauté. Le travail apporte une qualité de vie. J’ai donc cherché à savoir pourquoi les gens pouvaient mourir à cause du travail, en quoi il pouvait affecter la santé mentale et si un profil culturel y était associé. »

Pour trouver des réponses, la chercheuse s’est intéressée à l’Enquête nationale sur la santé de la population de Statistique Canada, qui s’est tenue sur 18 ans, de 1994 à 2012. Cette enquête fournit non seulement des données sur la santé mentale et sur le travail, mais aussi des données qui permettent de comparer les Canadiens caucasiens à ceux issus des minorités visibles et de l’immigration.

« Je voulais vérifier si la santé mentale au travail varie selon les origines, selon que l’on est issu d’une minorité visible ou pas. Si les symptômes dépressifs varient selon l’origine caucasienne, immigrante ou issue de minorités visibles. »

Le travail plus précieux pour les minorités visibles

En ce qui a trait aux symptômes dépressifs, les résultats vont à l’encontre de ce qui est décrit dans la littérature, affirme la chercheuse. « De façon générale, on observe que les personnes issues de minorités visibles sont plus associées aux symptômes dépressifs que les personnes blanches. Or, dans notre recherche, c’est le contraire qu’on a observé. Les personnes issues de minorités visibles avaient moins de symptômes dépressifs que les personnes blanches. Pourquoi ? Parce qu’on s’est concentré sur une population de travailleurs. »

La recherche de Christiane Liliane Kammogne démontre que le travail a un effet bénéfique sur les personnes issues de minorités visibles.

Lorsque les personnes issues de minorités visibles ont un emploi, leur santé mentale se porte bien. La représentation du travail et son impact sont plus grands et plus positifs sur les personnes issues de minorités visibles que sur les personnes blanches. Chez les immigrants aussi.

Toutefois, les immigrants de l’étude de Statistique Canada sont au pays depuis au moins 20 ans, précise la chercheuse. Ce qui tend à démontrer que ceux qui avaient perdu leur niveau social en arrivant au Canada ont pu le retrouver, analyse-t-elle.

Autre observation : les personnes issues des minorités visibles ont une meilleure santé mentale en comparaison des personnes blanches, malgré le fait qu’elles soient davantage déqualifiées au travail, utilisent moins leurs compétences et aient moins d’autorité décisionnelle.

« L’enquête a été faite avec les mêmes personnes sur une longue période de 18 ans, et la déqualification persiste. Ce qui veut dire qu’en 18 ans, la personne a finalement accepté sa condition. D’autres recherches expliquent que les gens transfèrent leurs objectifs d’intégration dans un pays sur leurs enfants en se disant : ‟Ce n’est pas le temps d’avoir des problèmes de santé mentale, car je dois tout faire pour que mon enfant obtienne ce que je n’ai pas pu obtenir.” »

La chercheuse espère que le gouvernement s’attaquera sérieusement à la déqualification professionnelle et y mettra fin.

D’autres données en santé mentale

Près d’un Canadien sur cinq a quitté son emploi durant la pandémie à cause d’un stress accru au travail, indique un sondage publié ce jeudi de Solutions Mieux-être LifeWorks, fournisseur de solutions virtuelles et présentielles favorisant le mieux-être global des gens.

Si plus du tiers (35 %) des employés âgés de 40 à 69 ans songent à démissionner parce qu’ils ne se sentent pas appréciés au travail, ce sont les moins de 40 ans qui envisagent massivement de quitter leur emploi. Pas moins de 70 % songent à passer à l’action.

Le sondage observe aussi que le tiers des Canadiens souhaiteraient plus de flexibilité au travail. Or, près de la moitié des répondants indiquent que leur employeur ne leur a pas demandé quelle était leur préférence en matière de travail à la suite de la pandémie.