La déclaration a été faite publiquement par Airbus, mais elle n’a pas été entendue par beaucoup de personnes : une version allongée de l’A220 finira par voir le jour. Pour les travailleurs québécois de la multinationale, on s’attend à ce que ce projet, lorsqu’il se concrétisera, se traduise par des retombées à Mirabel, dans les Laurentides.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Le géant européen a été interrogé à maintes reprises à propos de ses intentions quant à une troisième version de la famille A220, qui pourrait transporter plus de 160 passagers. Depuis qu’elle a pris les commandes du programme – qui est toujours déficitaire – en 2018, la multinationale répète qu’elle donne la priorité à la réduction des coûts ainsi qu’à l’accélération de la cadence de production.

Toutefois, le directeur commercial d’Airbus, Christian Scherer, est allé plus loin à l’occasion d’un entretien avec des membres de la presse spécialisée en marge de l’assemblée annuelle de l’Association du transport aérien international (IATA), qui s’est terminée le 5 octobre dernier, à Boston.

La Presse a pu obtenir un enregistrement de cet échange.

« Est-ce que c’est une décision logique à prendre en considération au fur et à mesure que le programme avance ? Bien sûr, a dit M. Scherer. C’est une question de quand, pas une question de si. »

Si un modèle pouvant accueillir davantage de passagers est appelé à être offert aux côtés de l’A220-100 et de l’A220-300, le haut dirigeant d’Airbus a pris soin d’ajouter que l’annonce n’était pas « imminente ».

PHOTO BRIAN SNYDER, ARCHIVES REUTERS

Christian Scherer, directeur commercial d’Airbus

Les commentaires de M. Scherer clarifient néanmoins les intentions de la multinationale à l’égard de l’avion développé par Bombardier. Une version allongée de l’ex-C Series fait l’objet de rumeurs depuis des années.

« Est-ce naturel pour un programme d’avion de se développer vers [une version] allongée ? Oui, bien sûr », a dit le directeur commercial d’Airbus.

Ces propos sont également survenus quelques jours après la livraison du premier des 60 A220-300 commandés par Air France à l’été 2019. En entrevue avec La Presse pour souligner l’évènement, Ben Smith, directeur général et chef de la direction du groupe Air France-KLM, avait réitéré son intérêt pour un appareil pouvant accueillir davantage de passagers.

« C’est très clair que c’est quelque chose qui nous intéresse et on a dit très clairement à Airbus que c’est le cas, avait-il expliqué. S’il y avait plus de différents modèles, ça aiderait. Je pense qu’ils sont ouverts. »

Réactions prudentes

En ajoutant des sièges, un éventuel A220-500 deviendrait un concurrent presque direct du plus lucratif des avions d’Airbus, l’A320neo (150-180 sièges). L’appareil rivaliserait également plus directement avec le Boeing 737, le vaisseau amiral du constructeur américain.

Chez les travailleurs d’Airbus Canada à Mirabel, qui sont représentés par l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aérospatiale (AIMTA), on désire surtout que les retombées d’un troisième modèle profitent aux installations situées dans les Laurentides. Il y a environ 2500 travailleurs sur le site.

On veut la chaîne de préassemblage et la ligne d’assemblage [à Mirabel]. On a tout ce qu’il faut ici. L’A220, c’est Airbus Canada.

Éric Rancourt, agent d’affaires, au cours d’un entretien téléphonique

L’A220 est assemblé à deux endroits : Mirabel, qui accueille le site principal, où Airbus ambitionne d’assembler 10 appareils par mois, et Mobile, en Alabama, où l’on souhaite livrer mensuellement 4 avions aux clients américains.

À la fin du mois d’août, il y avait 470 appareils dans le carnet de commandes. Où serait assemblé un troisième modèle de la famille ? M. Scherer n’a fourni aucune précision.

« On ose espérer que le gouvernement va s’impliquer parce qu’il est actionnaire », a dit M. Rancourt.

Québec détient 25 % de l’A220 après avoir injecté 1 milliard US. Le géant de l’aviation pourra racheter la participation de l’État en 2026. La valeur de cet investissement a toutefois piqué du nez avec les années, notamment en raison de la pandémie de COVID-19.

D’après le plus récent rapport du Fonds de développement économique, la « juste valeur » du placement était « nulle » en date du 31 mars dernier. L’investissement pourrait reprendre de l’altitude au cours des prochaines années, mais le Fonds estime qu’il y a un « risque important » de ne pas récupérer la totalité de la somme.

Le gouvernement Legault n’a pas voulu se prononcer sur la sortie du numéro deux d’Airbus, se limitant à dire que le programme était « très important » pour l’industrie aéronautique.

« Nous travaillons avec Airbus pour continuer son développement et pour assurer la pérennité du programme ici », a fait valoir le ministère de l’Économie et de l’Innovation, dans une déclaration.

Par courriel, Suzanne Benoît, présidente-directrice générale d’Aéro Montréal, a prudemment indiqué que l’organisation qui représente la grappe aéronautique au Québec voyait d’un « très bon œil tout projet » permettant à l’A220 de croître.