Il y a 100 ans, le 24 septembre 1921, à Hull, des représentants de 80 syndicats prenaient part au congrès de fondation de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), qui allait devenir la Confédération des syndicats nationaux, la CSN, en 1960. Un siècle marqué par des conflits de travail retentissants, mais aussi des avancées sociales importantes.

Denis Lessard
Denis Lessard La Presse

La centrale centenaire compte toujours 300 000 membres, soit environ 20 % des syndiqués québécois, surtout dans le secteur public. Elle est la deuxième en importance au Québec, derrière la FTQ. « La CSN aura été un lieu de réflexion et d’action pour la modernisation du Québec. Elle a joué un rôle déterminant dans la Révolution tranquille », observe Gregor Murray, professeur à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal.

Le taux de syndicalisation a légèrement diminué depuis deux décennies, mais avec 36 % de syndiqués, le Québec se démarque nettement en Amérique du Nord.

Nulle part ailleurs il n’existe une centrale syndicale ayant regroupé un nombre aussi significatif de membres et qui a persisté pendant 100 ans.

 Jacques Rouillard, professeur, Université de Montréal

Ses origines sont étonnantes. Le clergé catholique a joué un rôle déterminant dans sa création. Il s’agissait de faire barrage aux syndicats internationaux, américains surtout. Fait singulier, les assemblées syndicales se dérouleront longtemps en présence d’un religieux, qui, sans avoir droit de vote, pouvait intervenir. Ce n’est qu’en 1971 que disparaîtra le poste d’« aumônier général ».

Longtemps la CSN sera influencée par le syndicalisme pratiqué en France, tandis que la FTQ est issue d’un courant américain. « Et les employeurs vont toujours préférer traiter avec un syndicat FTQ, plutôt qu’avec la CSN, encore aujourd’hui jugée plus dogmatique », constate Alain Barré, professeur de relations industrielles à l’Université Laval.

Sous l’influence de l’Église

La proximité de l’Église est manifeste dans les orientations de la centrale à l’origine. Elle s’est longtemps abstenue de toucher aux questions d’éducation, l’apanage des congrégations religieuses à l’époque. Elle a été à la remorque du gouvernement Godbout pour le droit de vote des femmes. L’Église voyait aussi d’un mauvais œil l’implication politique des syndiqués. C’est pourquoi la constitution de la CSN interdit explicitement aux 200 membres du conseil confédéral de prendre position pour un parti politique, rappelle M. Rouillard, de l’Université de Montréal, une référence sur l’histoire des syndicats au Québec.

Dès sa création, deux conflits ont tôt fait d’éclater. D’abord celui des 275 allumettières d’Eddy Matches, à Hull. L’entreprise impose un lock-out de deux mois devant un débrayage spontané des employées. Certaines n’ont que 12 ans. L’employeur échoue à briser le syndicat catholique. En 1924, les ouvrières obtiennent d’être encadrées par des femmes, une protection contre le harcèlement des contremaîtres masculins.

PHOTO ARCHIVES CONFÉDÉRATION DES SYNDICATS NATIONAUX

En 1919 et 1924, les allumettières lancent les premiers conflits ouvriers québécois mettant en scène un syndicat féminin. Celui-ci proteste contre les maigres salaires et les conditions de travail qui obligent parfois les ouvrières à travailler 20 heures par jour.

Le deuxième se révélera néfaste pour la centrale. En 1926, un conflit dans l’industrie de la chaussure touche 3000 ouvriers pendant quatre mois. La grève est un échec ; des milliers de membres feront défection.

Dans les années 1940, une nouvelle génération de dirigeants accélère la déconfessionnalisation de la centrale ; les Gérard Picard (1946-1958) et Jean Marchand (1947-1961) sont à la source du virage, qui culminera en 1960 avec le changement de nom de la centrale.

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Le 20 septembre 1948 : Gérard Picard, président de la CTCC, souhaite la bienvenue aux délégués et aux nombreux invités d’honneur qui ont pris part au banquet d’ouverture du 27e congrès annuel de la CTCC à Hull. À gauche, Mgr Alexandre Vachon, archevêque d’Ottawa.

Les années 1950 et 1960 sont marquées par une amélioration importante des conditions de travail — la prospérité est alors généralisée. De 1940 à 1960, le salaire réel moyen double, la semaine de travail normale, qui variait de 48 à 52 heures par semaine, passe à 40 ou 44 heures. Les vacances payées s’allongent — deux semaines après cinq ans d’emploi —, de même que les congés de maladie. La création d’un réseau public de garderies et la réforme de l’assurance automobile sont des réformes envisagées depuis longtemps dans les documents de la CSN, et ce, bien avant leur déploiement.

L’amiante : un échec

Mais cette période est aussi marquée par un conflit important. En 1949, 5000 ouvriers à Asbestos et Thetford Mines font la grève pendant quatre mois. Étape importante dans l’histoire du syndicalisme, cet affrontement devenu mythique dans la mémoire collective est surtout une cinglante défaite pour la CSN. Un leader syndical de l’époque sera limpide : « On est rentrés à plat ventre. » Les minières n’ont pas à se départir des briseurs de grève, la retenue obligatoire des cotisations syndicales est abolie, et rien n’est prévu pour réduire la poussière d’amiante.

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Grévistes de l’amiante à Asbestos, en mars 1949, massés autour de deux camions lourdement chargés de vivres de toutes sortes envoyés par les ouvriers syndiqués de la métropole.

Cette grève « a contribué à l’affirmation du syndicalisme en raison de la notoriété que les sociologues et les intellectuels lui ont donnée dans les années 1950 », résume M. Rouillard. « C’est un tournant historique. On a pu écrire que c’était le véritable début de la Révolution tranquille », relève Michel Rioux, longtemps bras droit des présidents de la centrale.

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Gregor Murray, professeur à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal

C’est passé au folklore, où les défaites deviennent parfois des victoires !

Gregor Murray, professeur à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal

Au début des années 1960, la vague de syndicalisation gagne le secteur public, même si Jean Lesage a déclaré que « la Reine ne négocie pas avec ses sujets ». Une grève à la Commission des liqueurs (l’actuelle SAQ) ouvre la porte chez les employés de l’État. En 1966, les syndicats de fonctionnaires et de professionnels du gouvernement québécois grossissent les rangs de la CSN. Ils s’en dissocient dans les années 1970. « C’est dans l’ADN de ce mouvement, on a le droit de s’en aller. Aux États-Unis, l’organisation centrale aurait mis ce groupe sous tutelle », observe le professeur Murray.

Radicale, puis pragmatique

Dans les années 1960, la centrale née dans un bénitier va nettement se radicaliser. Les dirigeants de la CSN sont à l’aise avec une approche plus musclée dans la lutte contre les inégalités sociales.

« C’est une période où la CSN se distingue des autres centrales, observe le professeur Rouillard. Elle deviendra beaucoup plus radicale, très critique à l’endroit du capitalisme. »

Au début des années 1970, le gouvernement tend à décréter les conditions de travail dans le secteur public. En réaction, Marcel Pepin, alors à la tête de la CSN, propose à la CEQ (Centrale des enseignants du Québec) et à la FTQ de créer un front commun, le premier, en 1972, « le point culminant de la force de l’association syndicale », estime Rouillard. Pepin, Louis Laberge (FTQ) et Yvon Charbonneau (CEQ) sont incarcérés parce qu’ils ont appelé à défier l’injonction de retour au travail. C’est aussi l’époque où trois dirigeants quittent la centrale pour fonder la CSD, soucieux de prendre leurs distances d’un discours plus idéologique.

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Rassemblement du Front commun au Forum de Montréal le 7 mars 1972

En 1975 survient une longue grève des mineurs de l’amiante. Les études montreront les risques de cancer du poumon causé par la fibre. Les centrales, au premier chef la CSN, s’engagent dans une bataille pour l’amélioration de la sécurité des travailleurs, une opération qui débouchera sur l’adoption, en décembre 1979, de la Loi sur la santé et la sécurité du travail, qui insiste sur la prévention et l’élimination à la source des risques. Le Québec devient alors l’un des États les plus avancés pour la protection des travailleurs.

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Mine d’amiante de Thetford Mines en 1975

Les décrets du gouvernement Lévesque en 1981 scellent un long divorce avec l’ensemble des centrales. La récupération salariale et des augmentations de salaire très faibles sont imposées par le gouvernement Lévesque. Une loi spéciale menace les enseignants de licenciements collectifs.

« Ce pesant échec marque un tournant pour le mouvement syndical, qui est dès lors mis sur la défensive », résume Rouillard.

Sur la défensive

Pour Michel Grant, ex-professeur de relations industrielles, « les dirigeants de centrale ne sont pas des extraterrestres ». Au fil du temps, ils ont pris conscience de l’environnement économique, « et ont négocié davantage défensivement, pour préserver les acquis ». « Mais les employeurs se méfient encore et considèrent la CSN comme une organisation plus radicale », relève Alain Barré, professeur en relations industrielles à Laval.

À partir des années 1980, le poids des syndicats dans l’ensemble de l’économie a considérablement diminué. « Depuis les années 1980, les travailleurs syndiqués n’ont pas vu leur pouvoir d’achat augmenter », constate Rouillard.

Des conflits difficiles éclatent. À la Commonwealth Plywood en 1977, de guerre lasse, après quatre ans, les employés abandonnent leur demande d’accréditation syndicale. Dans le dossier du Manoir Richelieu, en 1986, la Cour suprême déboute la CSN, le leadership de Gérald Larose est contesté à l’interne.

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Manifestation contre Raymond Malenfant, propriétaire du Manoir Richelieu, lors de la grève de novembre 1986

Après avoir encaissé des départs massifs, la CSN voit sa liste de membres s’accroître à partir de l’an 2000. La centrale, sous Gérald Larose, avait adhéré à l’objectif du déficit zéro du gouvernement Bouchard. En sous-main, elle a négocié des avancées importantes en matière de politiques sociales : les garderies à 5 $ par jour, la perception des pensions alimentaires, l’équité salariale. Tout un volet d’économie sociale verra le jour, afin de raccorder « le social à l’économique », selon l’expression de Gérald Larose. Les tentatives de syndicalisation dans les McDonald’s, chez Couche-Tard ou Walmart ont échoué.

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Le ministre de l’Éducation François Legault, le premier ministre Lucien Bouchard et l’ex-président de la CSN Gérald Larose au Sommet du Québec et de la jeunesse, en février 2000

Avec la mondialisation de l’économie, « le rapport de forces est vraiment moins de notre côté », convenait Jacques Létourneau, président de 2012 à 2021, dans une entrevue. La concurrence des pays émergents et même la réindustrialisation du sud des États-Unis font qu’« on va y penser à deux fois avant de déclencher la grève ».

Dans l’œil de  quatre présidents

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Gérald Larose en 2010

Gérald Larose (1983-1999)

Économie sociale et souveraineté

Ex-religieux, Gérald Larose prend les commandes dans une période de difficultés économiques. « Il fallait repositionner la CSN, la crise économique nous avait fait perdre la moitié du secteur manufacturier, les taux d’intérêt atteignaient 22 %, c’était la fin des Trente Glorieuses », se souvient-il. Les grévistes se comptent par milliers. Il y a aussi un moment difficile, à la suite du référendum de 1980. « Et pour la première fois, en 1982, l’État ne parvient pas à signer une convention avec les syndiqués du secteur public. C’était un changement de paradigme ! » C’est l’époque où la centrale « abandonne sa condamnation radicale du système capitaliste » et se préoccupe davantage de la santé des entreprises, observe Jacques Rouillard, spécialiste de l’histoire des syndicats.

En 1985, la CSN réajuste le tir : elle doit « ressouder le syndicat avec le mouvement social », résume M. Larose. La CSN avait pris ses distances par rapport aux lieux de décisions sous l’influence des marxistes-léninistes. Elle sera au centre du chantier de l’économie sociale. En 1996, elle créera le Fondaction, inspiré du Fonds de solidarité FTQ, apparu en 1984.

À l’époque des sommets, les leaders syndicaux — Gérald Larose, Clément Godbout, Henri Massé (FTQ) et Lorraine Pagé (CEQ) — ont une notoriété qui n’a jamais été atteinte par leurs successeurs. Au référendum de 1995, M. Larose prendra fait et cause pour la souveraineté. « La CSN a toujours gardé ses distances par rapport aux partis politiques, mais sur la question nationale, elle a toujours été claire. »

« J’ai toujours été aux prises avec les anarchistes, mais je les ai toujours aimés. C’est fécond, ils ont beaucoup d’idées, ils cassent les cadres, pour la mobilisation, c’est très bien. Mon travail était d’encadrer tout ça ! », ironise M. Larose.

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Marc Laviolette (à gauche) en 2010

Marc Laviolette (1999-2002)

Recruter des membres

Il y a plusieurs particularités au parcours de Marc Laviolette. Ex-membre du Parti communiste ouvrier, il est l’un des rares à venir du secteur privé. Syndiqué d’Expro à Salaberry-de-Valleyfield, il retournera à l’usine, devenue General Dynamics, à la fin de son mandat. Sa présidence a été contestée ; il sera battu au congrès de 2002 par Claudette Carbonneau, issue du secteur public (santé), par une cinquantaine de voix seulement.

« Ma priorité était la syndicalisation. Les tentatives au McDonald’s à Rawdon avaient fonctionné, mais le taux de roulement des employés était trop important. À Montréal, la multinationale avait préféré fermer un restaurant. Dans les Couche-Tard, la direction avait décidé de hausser les conditions de travail partout pour freiner les accréditations syndicales. Ces démarches incitaient les gens à se syndiquer. À la fin de mon mandat, on avait récupéré 30 000 membres perdus dans les années précédentes. »

En 2004, l’ex-président Laviolette, avec l’ex-ministre Denis Lazure, convainc Bernard Landry de créer une cellule indépendante au Parti québécois, le SPQ libre. « Le but était d’amener des syndicalistes au PQ, mais Landry a démissionné rapidement et on s’est ramassé avec [André] Boisclair, qui ne voulait pas être copain-copain avec les syndicats », rappelle M. Laviolette.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Claudette Carbonneau en 2002

Claudette Carbonneau (2002-2011)

La marche patiente vers l’équité

Claudette Carbonneau atterrit à la tête de la CSN peu avant l’élection de Jean Charest. La réingénierie de l’État, la revue de l’article 45 du Code du travail, une réforme de la santé, « les attaques venaient de toutes parts », se souvient-elle. « Je me souviens du 1er mai 2004. Avec les autres centrales, on avait réuni 100 000 personnes dans une manifestation. Une première qui n’a pas été rééditée. »

La bataille de l’équité salariale sera au cœur du mandat de Claudette Carbonneau. Ce débat avait été amorcé quand elle était vice-présidente. Elle sera là pour son aboutissement. La CSN avait été proche des gouvernements Parizeau, Landry et Bouchard. Mais, insiste-t-elle, « il ne faut pas céder au discours simpliste ». « J’ai travaillé avec des libéraux dans les garderies, avec Monique Gagnon-Tremblay, l’assurance parentale a été conclue avec Michelle Courchesne, la conclusion de l’équité salariale s’est faite avec Monique Jérôme-Forget », trois libérales, souligne Mme Carbonneau.

« La réalisation de l’équité salariale, c’était pas rien, 360 000 syndiquées étaient touchées, c’était 1,7 milliard. On s’était fait dire pendant des années que c’était dans notre tête. Or, à la fin, 98 % des classifications féminines reçoivent un correctif », rappelle-t-elle.

« Mon engagement sur la question des femmes était connu, mais je n’étais pas la présidente d’un seul dossier. L’ensemble des négociations du secteur public est beaucoup plus large, j’ai été identifiée à bien d’autres dossiers. »

Son conflit le plus difficile ? Le lock-out de deux ans au Journal de Montréal.

PHOTO SIMON GIROUX, ARCHIVES LA PRESSE

Jacques Létourneau, en 2017

Jacques Létourneau (2012-2021)

Vers un autre monde du travail

« J’étais le premier président qui n’était pas un boomer. Ma génération, les X, n’était pas présente dans le mouvement syndical, elle ne l’est guère plus aujourd’hui. Je me suis présenté comme le président du renouveau syndical, de transition », résume M. Létourneau, joint dans son porte-à-porte électoral pour l’élection municipale de Longueuil.

Pour lui, le mouvement syndical était « trop collé sur l’État-providence », il fallait pousser sur « le renouvellement du syndicalisme ». La volonté de syndiquer des travailleurs autonomes est toujours présente, « mais il faut reconnaître que l’adaptation du syndicalisme aux nouvelles réalités du monde du travail, ce n’est pas un franc succès, on n’en a pas syndiqué des tonnes ».

En rupture avec les dogmes, il avait fait approuver par les syndiqués en congrès une campagne de syndicalisation prônant l’adhésion individuelle. L’idée avait été trouvée intéressante, mais les structures traditionnelles de recrutement et de maraudage avaient ramené le pendule. « C’était plus facile d’y penser que de le réaliser. »

« Mon mandat poussait pour un syndicalisme de transition. Ça ne veut pas dire de ne plus faire de grèves ou de manifestations, mais il faut organiser le monde dans des modèles différents. » Sous sa présidence, la CSN a perdu 23 000 membres dans le secteur public à la suite des réformes de Gaétan Barrette. Les professionnels de la santé sont partis « pour un syndicalisme un peu plus corporatiste ». Le taux de syndicalisation est toujours le même, mais il y a une prolifération de syndicats indépendants, aux dépens du « syndicalisme de centrale ».