Il avait déjà énormément d’influence. Il en aura bientôt encore plus. Jean St-Gelais deviendra sous peu président du conseil d’administration de la Caisse de dépôt et placement du Québec, un des pivots de l’économie québécoise.

Denis Lessard
Denis Lessard Collaboration spéciale

Les observateurs avaient probablement compris qu’en mai dernier, sa nomination comme membre indépendant du conseil n’était pas la fin de sa trajectoire. Robert Tessier, qui préside le conseil d’administration depuis 2009, quittera son poste en octobre ; St-Gelais lui succédera au pied levé.

Un parcours hors norme, dans la haute fonction publique comme en dehors. PDG de 2016 à 2020 de La Capitale, compagnie d’assurance de Québec, il a réalisé la fusion avec SSQ Assurance, qui a généré Beneva, dont il préside le conseil d’administration. Avant d’être nommé à la CPDQ, il présidait aussi le conseil d’Investissement Québec.

Depuis l’élection de la CAQ, il est consulté sur toutes les nominations importantes. Décision sans précédent, François Legault a choisi un fonctionnaire qu’il ne connaissait pas du tout comme secrétaire général du gouvernement ; Yves Ouellet, « le » candidat de St-Gelais. Jusqu’ici, ce poste de premier fonctionnaire était réservé à des mandarins bien connus du patron. Mais l’homme qui murmure à l’oreille des premiers ministres ne se limite pas à ces derniers ; Michèle Boisvert, déléguée générale du Québec à Paris, c’est son idée. L’humoriste Louis Morissette au conseil d’administration d’Investissement Québec, c’est lui aussi.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE BENEVA

Jean St-Gelais

Dans l’administration publique, jeune sous-ministre adjoint aux Finances, St-Gelais avait fait un bond étonnant en 2001. Son patron, Bernard Landry, devenu premier ministre, l’avait nommé secrétaire général du gouvernement, le numéro un des fonctionnaires. Dès lors, il jouera un rôle important dans l’avancement de la carrière d’une poignée de ses collègues des Finances. St-Gelais n’a pas cessé depuis de tisser un réseau serré de disciples, dans des postes névralgiques.

Parmi ses moins bons coups, il était l’un des stratèges au moment du remaniement raté de Landry au début de l’année 2002, une manœuvre qui a plombé son bref mandat. St-Gelais s’était mis dans une position délicate quand, haut fonctionnaire à l’époque de Jean Charest – il dirigeait la nouvelle Agence du revenu –, il participait en sous-main au comité de transition mis en place par l’équipe de Pauline Marois.

Le libéral Sam Hamad garde un bon souvenir de celui qui avait été nommé à la barre de la Commission des normes du travail, avec le mandat délicat de réaliser une fusion avec la Commission de la santé et de la sécurité du travail et celle de l’équité salariale. La CNESST est née sans débats douloureux. Idem pour la Régie des rentes et la Commission administrative des régimes de retraite (CARRA), regroupées sous Retraite Québec. Affable, mesuré, St-Gelais ne cogne jamais sur son bureau, « mais sait serrer la vis quand c’est le temps ».

Avec l’élection de la CAQ, en octobre 2018, St-Gelais redevient l’homme qui murmure à l’oreille du premier ministre. Ou de sa garde rapprochée, à tout le moins. Les premières nominations du gouvernement Legault illustrent cette influence. St-Gelais avait identifié Yves Ouellet pour le poste crucial de secrétaire général. Il l’avait connu aux Finances, et l’avait amené au conseil exécutif à l’époque de Bernard Landry, avec un autre fonctionnaire de choc, le regretté Daniel Bienvenu. Un autre qui avait travaillé comme professionnel aux Finances dans le même bureau que St-Gelais, Luc Meunier, a aussi gravi rapidement les échelons dans l’administration publique, toujours dans le sillage de St-Gelais. Quand les libéraux seront élus, en 2003, le nouveau secrétaire général, André Dicaire, voudra garder autour de lui plusieurs de ces fonctionnaires de choc qui ne comptent pas leurs heures.

Sous l’influence de St-Gelais, d’autres ex-collègues ont eu des fonctions stratégiques : Luc Monty sous-ministre aux Finances, André Legault, qui aura l’Agence du revenu. Mario Albert, autre ex-collègue, avait eu son appui pour devenir patron de l’Autorité des marchés financiers. C’est St-Gelais qui avait mis en place l’AMF, et qui avait recruté Louis Morisset, issu du secteur privé, qui sera aussi adoubé pour la présidence de l’organisme.

Centre du comité de transition de Legault, St-Gelais jouera rapidement un rôle dans d’autres nominations névralgiques ; Eric Ducharme nommé secrétaire au Trésor, un autre ancien des Finances qui avait suivi St-Gelais à l’Agence du revenu. Brigitte Pelletier, nommée sous-ministre à l’Emploi (elle est passée depuis à la Sécurité publique), St-Gelais l’avait connue comme chef de cabinet de Bernard Landry. David Bahan, nommé sous-ministre à l’Économie, un autre ancien des Finances. Plus récemment, Réjean Houle a aussi pris du galon au Conseil exécutif.

Déjà, sous Bernard Landry et Pauline Marois, il avait joué un rôle déterminant dans les choix des mandarins pour les postes clés. Hubert Bolduc, ancien attaché de presse de Bernard Landry, sera le grand responsable des communications gouvernementales sous Pauline Marois avec l’imprimatur de St-Gelais. Il est actuellement vice-président à Investissement Québec. Renaud Lachance, un ancien étudiant de Jacques Parizeau, fera un stage aux Finances et sera recruté pour une commission sur la fiscalité ; avec la bénédiction de St-Gelais et de Luc Meunier, il sera nommé vérificateur général.

À Québec, l’anecdote est bien connue. Devant un problème, Bernard Landry disait toujours « arrange-moi ça, Jean ». Pour St-Gelais, les mandarins ne sont pas élus, les politiciens décident. Mais les collaborateurs qu’on lance sur leur orbite peuvent faire dévier une trajectoire risquée.