Le nombre d’employés autochtones à la Ville de Montréal a presque doublé en cinq ans, mais ceux-ci ne représentent toujours que 0,46 % du personnel de la métropole.

Clara Gepner
Clara Gepner La Presse

La proportion des employés de Montréal déclarant une identité autochtone demeure, de plus, inférieure à celle du reste de la population montréalaise. Il y avait près de 12 000 personnes qui déclaraient une identité autochtone à Montréal en 2016, soit 0,7 % de la population de la métropole. Si bien qu’il reste du travail à faire avant d’atteindre la représentativité.

Des données publiées sur la plateforme de données ouvertes de la Ville de Montréal et analysées par La Presse montrent que la Ville n’avait que 67 employés autochtones en 2015, soit 0,26 % de son effectif total. Cinq ans plus tard, ce nombre a monté à 115, un bond de 72 %.

« Ce n’est pas encore assez », indique Hugo Asselin, directeur de l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. « Mais il semble tout de même y avoir une prise en compte de cette problématique. »

Barrières à l’emploi

« La Ville de Montréal a de la difficulté à recruter au sein de la population autochtone, notamment en raison de la barrière de la langue (le français étant exigé pour occuper un poste à la Ville) », note par courriel Audrey Gauthier, chargée de communication à la Ville de Montréal.

La langue est en effet une barrière pour certains, selon Claudia Sescu, chef d’équipe et conseillère en emploi au Centre Ivirtivik, organisme qui offre un programme de recherche d’emploi aux Inuits de Montréal. Mais le facteur le plus important serait que « les emplois qui sont offerts par la Ville demandent d’avoir au minimum la 5secondaire, ce qui n’est pas facile pour tous les Inuits ». « Si la personne n’a que sa 2e ou 3secondaire, c’est difficile d’avoir accès à ces emplois », ajoute la conseillère.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Claudia Sescu, chef d’équipe et conseillère en emploi au Centre Ivirtivik, organisme qui offre un programme de recherche d’emploi aux Inuits de Montréal

Hugo Asselin, quant à lui, pense que la discrimination envers les Autochtones est la plus grosse barrière à l’emploi. « Il faut qu’il y ait au moins une personne autochtone qui soit membre du comité de sélection pour éviter les préjugés inconscients et la discrimination ouverte. Lors de l’entrevue, c’est aussi très rassurant d’avoir une autre personne autochtone devant soi. »

Audrey Gauthier affirme par courriel que la Ville « vise à ce qu’au moins un membre des groupes visés par l’accès à l’égalité en emploi (minorités visibles, ethniques ou autochtones) soit représenté sur les comités de sélection pour les postes de direction », mais ne mentionne pas les comités de sélection pour les autres postes.

Hugo Asselin suggère d’autres bonnes pratiques pour augmenter la représentation et la rétention des Autochtones à la Ville. Notamment, la promotion de « modèles autochtones de réussite pour inspirer les autres et renverser la tendance à la perte d’estime de soi » causée par la discrimination. Il suggère aussi des programmes de mentorat et de progression en emploi, et des formations en sensibilisation culturelle pour tout le personnel, y compris les Autochtones.

Selon Audrey Gauthier, la Ville offre « des parcours de formation en diversité, équité et inclusion » à ses employés.

PHOTO FOURNIE PAR HUGO ASSELIN

Hugo Asselin, directeur de l’École d’études autochtones à l’Université de Québec en Abitibi-Témiscamingue

« Un éventail de programmes » pour les Autochtones

Claudia Sescu confirme que, depuis quelques années, elle voit « un éventail de programmes offerts par la Ville qui facilitent l’accès des Autochtones à l’emploi ». Elle affirme que la présence d’Autochtones à la Ville est essentielle.

C’est bénéfique sur le plan de la visibilité de la population inuite et des Autochtones, et c’est important qu’ils soient là pour donner leur opinion, apporter leur culture, leur savoir-faire et leurs compétences, et faire partager leur vécu.

Claudia Sescu, chef d’équipe et conseillère en emploi au Centre Ivirtivik

La Ville de Montréal s’est récemment dotée d’un Plan directeur pour la diversité, l’équité et l’inclusion en emploi, selon lequel elle prévoit d’embaucher au moins 36 personnes autochtones d’ici 2023, afin d’augmenter leur représentation à 0,6 %.

En 2020, parmi les 115 employés autochtones de la Ville, 13 occupaient un poste de cadre, dont 12 étaient des cadres administratifs. « Ça, c’est intéressant. Très souvent, ce sont des postes peu accessibles aux personnes autochtones, parce qu’elles sont reléguées aux emplois d’entrée », explique Hugo Asselin.

Cependant, aucune personne autochtone n’occupe un poste de cadre de direction, de cadre non civil pompier, de juriste professionnel et d’architecte professionnel. Le nombre de cadres policiers autochtones n’a pas changé en cinq ans, demeurant à une seule personne, et les cols bleus ont perdu trois employés autochtones, une chute de 14 %.

Programme de stages « bien conçu »

Dans l’optique d’augmenter la représentation des Autochtones au sein de ses employés, la Ville de Montréal a lancé en 2019 le programme de stages Liaison Emploi Autochtone. Ces stages rémunérés de six mois sont accessibles aux personnes admissibles à la subvention salariale de Services Québec. Les participants doivent avoir un diplôme d’études et de l’expérience dans le secteur d’activité correspondant à leur formation. Seulement quatre participants ont obtenu des stages à la Ville par l’entremise de ce programme.

Claudia Sescu, du Centre Ivirtivik, partenaire de ce programme, pense qu’il est « solide et bien conçu », mais elle « aimerait voir plus d’emplois qui ne demandent pas nécessairement un haut degré d’études. Ça permettrait à plus de personnes de postuler ».

Organismes publics et employés autochtones

La Ville de Montréal se distingue favorablement des organismes publics du Québec, dans lesquels la représentation des Autochtones n’a pas augmenté en 10 ans. Entre 2009 et 2019, celle-ci est demeurée à 0,3 % dans la province ainsi que dans les régions métropolitaines de recensement (RMR) de Montréal et de Québec, selon un rapport publié en 2020 par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Au Québec, 2,3 % de la population a déclaré une identité autochtone en 2016, d’après Statistique Canada.

En tête de peloton, la RMR d’Ottawa-Gatineau a le plus haut taux d’Autochtones en emploi avec 1,3 % en 2019, comparé à 1 % en 2009. La représentation des Autochtones a aussi augmenté de 0,6 % à 0,8 % dans la RMR de Saguenay. Parmi les organismes publics, la Sûreté du Québec se démarque, passant de 0,7 % à 1,2 % en 10 ans. Par contre, dans les sociétés d’État (telles qu’Hydro-Québec et Investissement Québec), la représentation des Autochtones a baissé de 0,5 % à 0,4 % entre 2009 et 2019.

Consultez le rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse