Le débat sur la rareté de la main-d’œuvre a repris de plus belle au Québec alors qu’on estime un besoin de 300 000 nouveaux travailleurs d’ici cinq ans. Les associations patronales et de chambres de commerce ont proposé une multitude de solutions urgentes visant des résultats concrets. Bien que plusieurs méritent qu’on s’y attarde, on a parfois l’impression d’être invité à enfoncer simultanément tous les boutons du tableau de bord alors que la situation actuelle continue d’être incertaine et évolutive.

Pascal Leduc Président, Leduc stratégie et conseil en gestion commerciale

À cet égard, les dommages récents de la PCU sur le recrutement et la rétention d’employés ont fait la manchette. On ne peut reprocher au gouvernement Trudeau d’avoir agi avec urgence et avec un déficit d’expérience l’empêchant de viser juste, mais on a vite constaté que l’injection d’argent dépassait largement les cadres de l’objectif et a engendré des distorsions (pénuries) momentanées sur le marché du travail.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Pascal Leduc, président, Leduc stratégie et conseil en gestion commerciale

Également, nous serons prochainement aux prises avec un problème tout aussi important et susceptible de rendre disponibles de nombreux travailleurs : la fin d’entreprises dites « zombies ». Ainsi, avec un taux de faillite anormalement bas en 2020, beaucoup d’entreprises qui peinaient à survivre avant la crise auront tôt fait de retrouver leur position précaire prochainement, avec la fin d’un soutien gouvernemental qui ne discrimine pas les entreprises entre viables et non viables.

Bien que salutaires pour des entreprises auparavant en santé, ces programmes d’aide prolongent artificiellement la vie de celles qui auraient dû fermer. Un séjour imprévu sur le chômage pour combien de travailleurs dès l’an prochain ?

Aussi, à long terme, on peut s’inquiéter de la pérennité d’entreprises qui doivent leur salut à une inflation nulle et à la main-d’œuvre bon marché, deux facteurs qui vieillissent mal, mais jugés névralgiques pour notre économie, selon les associations patronales et chambres de commerce. Dans un article de La Presse du 8 mai dernier, des entrepreneurs subissant la pression des coûts menaçaient de déménager leur production. Il s’en dégage une impression de nostalgie, celle des années où le chômage oscillait dans les 7 à 9 % avec une masse de travailleurs à bas salaire. Fermeture ou déménagement, il est fort possible qu’une entreprise ayant comme avantages concurrentiels les bas coûts de main-d’œuvre ne survive pas au Québec dans la nouvelle économie.

Autre héritage du début du millénaire : l’échec de l’intégration et de la francisation des nouveaux arrivants. Dans un article récent, la Fédération des chambres de commerce du Québec classe cet échec dans la catégorie des légendes urbaines alors que le Conseil du patronat du Québec préfère montrer du doigt le taux élevé d’analphabétisme chez les travailleurs québécois. Néanmoins, sondages à l’appui, une grande partie de leurs membres manifeste une inquiétude réelle devant ces défis de francisation et d’intégration. On peut penser que cela est particulièrement problématique dans la santé, le tourisme et la restauration.

Dans un marché où les travailleurs choisissent leur employeur, faire preuve de flexibilité, respecter les coutumes locales et favoriser la gestion participative seront des impératifs incontournables. Ces efforts d’attraction et de rétention de talents cibleront aussi nos travailleurs expérimentés, et, qui sait, des retraités considérant un retour à temps partiel pour arrondir les fins de mois.

Alors qu’on demandait auparavant aux employés d’être flexibles, agiles, d’accepter de bonne foi leur précarité comme conséquence de la mondialisation, les rôles et les rapports de force ont changé. Les entreprises subissent maintenant cette pression de séduire la main-d’œuvre, de se réinventer pour conserver les talents.

Finalement, on attend beaucoup de nos gouvernements dans cette sortie de crise. Aide à la transformation numérique, ouverture des frontières, assouplissements fiscaux pour travailleurs semi-retraités, formation, etc. Plusieurs de ces attentes sont justifiables. On demande aussi aux gouvernements de mettre fin aux délais inconcevables et inhumains dans le traitement de dossiers de nouveaux travailleurs habitant déjà au Québec. Néanmoins, on pourrait aller beaucoup plus loin et exiger la fin des dédoublements, l’élimination des emplois publics ayant sensiblement la même tâche pour un ministère à Québec ou à Ottawa. On libérerait ainsi peu à peu une main-d’œuvre qualifiée qu’on soutire depuis longtemps au secteur privé. Le fédéral, acteur ayant historiquement refusé le concept de guichet unique sous prétexte de vouloir protéger des emplois, doit reconsidérer une position aujourd’hui obsolète et coûteuse pour le marché de l’emploi.