Racheter certains de ses jets d’affaires construits il y a plus d’une décennie, leur offrir une cure de rajeunissement pour ensuite leur dénicher de nouveaux acquéreurs : c’est le pari que fait Bombardier pour stimuler ses ventes alors que la demande pour ce segment de marché continue à prendre de l’altitude.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

L’avionneur planchait sur ce programme d’avions d’occasion certifiés depuis le début de l’année, mais vient de l’annoncer officiellement. L’initiative, jugée peu risquée par les analystes, est au cœur de sa stratégie visant à faire passer à environ 27 % d’ici 2025 la proportion de ses revenus tirés des services après-vente.

« Nous ramenons l’avion chez Bombardier et nous effectuons la mise à niveau, explique Jean-Christophe Gallagher, vice-président directeur, services et soutien de Bombardier, en entrevue avec La Presse. On parle de peinture, d’intérieurs rénovés et de systèmes de connectivité améliorés pour l’internet. Par la suite, l’appareil est remis sur le marché avec une garantie d’une année. »

La multinationale québécoise, qui compte plus de 5000 appareils en service dans le monde, vend des jets d’affaires d’occasion depuis plus de 35 ans, mais c’est la première fois qu’elle déploie ce type de programme à grande échelle.

Deux raisons permettent d’offrir ce programme, selon M. Gallagher : un portefeuille de produits pour le segment après-vente qui s’est élargi au cours des cinq dernières années, ainsi que son réseau de neuf grands centres de service dans le monde. Les avions ne seront pas nécessairement rapatriés au Québec pour y être modifiés. Certains équipements seront toutefois expédiés de la province et les ingénieurs québécois seront mis à contribution.

PHOTO FOURNIE PAR BOMBARDIER

Dans un marché où la demande est vigoureuse, Bombardier compte racheter certains de ses jets d’affaires pour les remettre à neuf et les revendre.

Par exemple, Bombardier pourrait reprendre un jet d’affaires d’occasion pour un prix d’entre 5 millions et 10 millions de dollars, y mettre jusqu’à 2 millions en améliorations, a expliqué M. Gallagher. L’appareil serait ensuite vendu plus de 10 millions. En comparaison, le prix d’un Challenger 350 est d’au moins 24 millions de dollars.

C’est la suite logique pour nous. On devrait en faire une dizaine cette année. Il s’agit d’un segment de marché où il n’y a pas beaucoup d’avions disponibles à vendre. Les gens cherchent ces produits. On est en mesure de les offrir à travers notre flotte existante.

Jean-Christophe Gallagher, vice-président directeur, services et soutien de Bombardier

Un premier appareil — un Challenger 300 — a fait l’objet d’une remise à neuf au cours des dernières semaines à Wichita, au Kansas. Selon M. Gallagher, ce sont surtout des Challenger 300 et Global Express, des plateformes qui datent de la fin des années 1990 et du début des années 2000, qui devraient faire l’objet d’une cure de rajeunissement.

Sur une lancée

Contrairement au segment commercial, l’aviation d’affaires a repris du poil de la bête depuis le début de la pandémie de COVID-19. Les ultrariches ont continué à voyager et la crise sanitaire a stimulé l’intérêt pour les voyages privés. Pour les six premiers mois de l’année, l’activité était en hausse de 2 % par rapport à la même période en 2019, selon les dernières données de la firme WingX.

Ainsi, l’offre de jets d’affaires d’occasion a touché un creux qui n’a pas été observé depuis un quart de siècle, selon Rolland Vincent, consultant dans l’industrie.

C’est un marché de vendeurs et ce n’est pas très risqué pour Bombardier. Je n’ai jamais vu aussi peu d’appareils d’occasion disponibles. C’est une façon de tisser des liens avec de nouveaux acheteurs pour les convaincre de faire affaire avec eux.

Rolland Vincent, consultant dans l’industrie aéronautique

La stratégie de l’avionneur pourrait-elle lui coûter des ventes de nouveaux appareils ? Pas pour le moment, selon M. Vincent, qui croit que le portrait pourrait être différent dans environ deux ans si le marché change.

De son côté, l’analyste Richard Aboulafia, de la firme américaine Teal Group, estime que Bombardier n’a pas eu une « mauvaise idée », mais apporte quelques bémols.

« Il y a de nouveaux clients dans le marché, mais on ignore dans quelle mesure ils seront encore présents après la crise sanitaire, explique-t-il. Les nouvelles sont bonnes pour le moment. Ce n’est pas une mauvaise idée d’essayer. »

En 2020, Bombardier avait livré 114 avions d’affaires, en baisse de 28 % par rapport à l’année précédente. Dans le cadre de sa journée des investisseurs, le 4 mars dernier, le constructeur de jets d’affaires avait signalé qu’il anticipait une légère croissance de ses livraisons cette année.

La vigueur du marché de l’aviation d’affaires, combinée aux efforts de l’avionneur pour réduire son endettement, a incité l’analyste Fadi Chamoun à relever son cours cible pour l’action, qui passe de 1,35 $ à 1,80 $.

À la Bourse de Toronto, le titre de Bombardier a pris 4,5 %, ou 6 cents, pour clôturer à 1,38 $. Depuis le début de l’année, le cours de l’action a plus que triplé.