Des escarpins à 1370 $. Un sac à main Jacquemus à 840 $. Un jean à 710 $. Voilà des articles se retrouvant parmi les 60 000 vendus par SSENSE, un détaillant montréalais de luxe en ligne qui vient d’obtenir un investissement minoritaire de la firme Sequoia Capital, valorisant l’entreprise à 5 milliards de dollars.

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

La nouvelle annoncée mardi — qui signifie que la valeur de SSENSE équivaudrait à 10 fois celle de BMTC (Brault & Martineau, Tanguay) — a été applaudie dans le milieu de la mode et du commerce de détail, où on se dit peu surpris de voir qu’un investisseur s’intéresse à l’entreprise québécoise « qui fonctionne le mieux dans l’industrie », selon Debbie Zakaib, directrice générale de mmode, la Grappe métropolitaine de la mode.

« C’est le sceau qui montre le potentiel de cette entreprise-là, estime Mme Zakaib. Je pense qu’ils ont trouvé le partenaire qui va leur permettre de se propulser sur la scène internationale à un autre niveau. Aller sur le site de SSENSE, c’est retrouver le top du top international. »

Il y a de grandes plateformes internationales très compétitives, elles doivent toujours être à l’affût, s’assurer qu’il y a tout le service, la logistique autour. Je pense que d’être associés à des grands investisseurs, ça va leur permettre d’investir dans le service à la clientèle, l’expérience. Ce sont des génies de l’expérience.

Debbie Zakaib, directrice générale de mmode, la Grappe métropolitaine de la mode

Elle se réjouit de voir des investisseurs s’intéresser au commerce de détail. « Ce n’est pas le secteur le plus populaire auprès des investisseurs. On a mauvaise presse, dit-elle, en faisant référence aux nombreuses fermetures de boutiques. Il y a comme une perception d’un risque. On doit démontrer l’importance du commerce de détail encore plus pour l’économie québécoise. »

« [Cela va leur donner] la trésorerie pour accélérer les investissements », estime Charles de Brabant, directeur exécutif à l’école Bensadoun du commerce de détail de l’Université McGill. « [Cet investissement] ne m’étonne pas du tout. Ce qui m’étonne, c’est que ça fait 18 ans qu’ils gardent ça privé. Eux ne voulaient pas ouvrir leur capital. »

Une société discrète

Pour la petite histoire, SSENSE a été fondée en 2003 par les frères Rami, Firas et Bassel Atallah. D’origine syrienne, ils ont immigré avec leur famille alors qu’ils étaient encore jeunes. L’entreprise compte aujourd’hui plus de 800 employés dans la métropole, alors qu’ils étaient 500 en 2017. En plus d’une luxueuse boutique dans le Vieux-Montréal — qui compte très peu de vêtements, mais qui permet aux clients d’aller essayer leurs achats commandés en ligne sous l’œil d’un conseiller —, SSENSE occupe plusieurs étages d’un édifice de la rue Chabanel.

Mais c’est en ligne que les activités de l’entreprise se déroulent principalement. Des sacs à main aux bijoux, en passant par des chandails à manches courtes à plus de 300 $, SSENSE attire sur sa plateforme une clientèle internationale dont 80 % est âgée de 18 à 40 ans, selon la porte-parole de l’entreprise, Liela Touré. Parmi les adeptes, 21 % viennent du Canada. Son site regroupe de grandes marques telles Chloé, Acne Studios et Comme des garçons PLAY. On y retrouve également les manteaux de Canada Goose.

« Peu de gens connaissent SSENSE », se surprend Debbie Zakaib. Il faut dire que les frères Atallah sont plutôt discrets, « pas du genre à crier leur succès », selon elle.

Ils ont d’ailleurs refusé nos demandes d’entrevue en lien avec l’investissement de Sequoia Capital, dont le montant reste secret. « Je suis reconnaissant d’être entouré d’une équipe diversifiée de calibre mondial qui continue de contribuer au succès de SSENSE, a déclaré Rami Atallah, cofondateur et PDG, dans un communiqué. Avec Sequoia, nous avons trouvé un partenaire aux vues similaires qui partage notre conviction de repousser les limites alors que nous progressons dans nos prochaines étapes de croissance. Ensemble, je suis convaincu que nous allons renforcer les fondations stratégiques, opérationnelles et technologiques pour atteindre nos aspirations audacieuses. »

Une plateforme pour les milléniaux

La plateforme SSENSE s’adresse principalement à « des milléniaux qui ont de l’argent » et qui s’intéressent à la mode, décrit M. de Brabant. « Quand je voyais [les dirigeants], je leur disais : “Moi, je hais ce que vous faites. Et le jour où vous ferez des choses que je vais aimer, vous aurez perdu votre clientèle”, illustre-t-il. J’ai plus de 40 ans. Je suis plus traditionnel dans mes goûts. »

« Ils sont vraiment dans le luxe, indique Debbie Zakaib. Les gens disent que le luxe ne va pas bien. C’est un exemple que ça va très, très bien. »

Un point de vue que partage Charles de Brabant, qui croit que la métropole a besoin de plus de détaillants de haut de gamme. « Il y a un énorme décalage entre l’offre de luxe au détail à Montréal et le niveau de vie d’un certain nombre de Montréalais. Sans aucun doute, il y a de la place pour le luxe ici. »

SSENSE en bref

Fondateurs : Rami, Firas et Bassel Atallah
Année de fondation : 2003
Siège social : Montréal
Nombre d’employés à Montréal : 800
Nombre d’articles offerts en ligne : 60 000