Avec les années, j’ai fini par trouver une façon de répondre aux lettres malveillantes que je reçois parfois. J’envoie cette interrogation qui cristallise mon incrédulité devant la raison d’être de telles missives : « Que pensez-vous accomplir ? »

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Parce que chaque fois que j’ouvre ces messages toxiques, je me pose effectivement la question.

À quoi servent les mots violents, les gestes agressifs, les attaques, les insinuations pernicieuses ? Qu’est-ce que cela apporte à leur auteur, à part un défoulement momentané ?

On le sait tous : la doléance la plus légitime du monde exprimée dans la colère perdra quasi instantanément sa chance d’être entendue, son destinataire étant trop occupé à gérer ce trop-plein de vitriol, sans prendre le temps de savoir et de comprendre ce qu’il pouvait bien cacher.

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« Aux gens qui ont fait du vandalisme dans le Vieux-Montréal dimanche soir, je pose la question : que cherchiez-vous à accomplir ? », écrit notre chroniqueuse.

Être méchant ne sert à rien.

Et aux gens qui ont fait du vandalisme dans le Vieux-Montréal dimanche soir, je pose la même question : que cherchiez-vous à accomplir ?

Qu’étiez-vous en train de faire, au juste ?

Parce que peu importe le message que vous teniez à exprimer, il s’est noyé dans la gratuité et la bêtise de vos destructions insensées.

Vous avez perdu votre temps et tapé sur la tête de petits commerces qui incarnent ce que vous prétendez défendre, soit l’indépendance et la liberté. Ils souffraient déjà. Là, ils souffrent plus. Et le dialogue avec le pouvoir, au sujet de toutes vos récriminations, n’est plus possible.

Encore bravo !

Quel gâchis vous avez fait.

Si j’étais complotiste, je dirais que vous êtes à la solde de ceux que vous voulez dénoncer, en commençant par François Legault, à qui vous venez de rendre un immense service. Il n’a plus à vous écouter. Vous avez perdu toute crédibilité.

Les commerces indépendants les plus touchés par la pandémie avaient besoin d’aide face au gouvernement. À la place, vous avez volé leur marchandise, cassé des vitres qui coûtent une fortune à remplacer, vous avez abîmé des espaces, tabassé un quartier déjà mal en point. Vous nous avez tous choqués.

Que pensiez-vous accomplir ?

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Au moins, les vandales prenant part aux manifestations de Black Lives Matter que j’ai croisés à l’automne dernier sur la côte ouest américaine, plutôt inefficaces dans leurs communications pour être bien compris eux aussi, mais néanmoins un poil plus cohérents, s’en prenaient très majoritairement à des symboles du système économique qu’ils critiquent. Apple, Starbucks, McDo, Whole Foods, Amazon…

Dimanche, ici, on a tapé sur les petits.

Les restaurants Un po di Più et Helena, la boutique de vêtements Rooney, le marchand d’équipement de photo Camtec, un marchand de meubles, un petit restaurant de poke déjà fermé à cause de la pandémie. Des immeubles vides.

Comme l’a répété la copropriétaire d’Un po di Più, Dyan Solomon, sur les réseaux sociaux, ceci n’était pas une manifestation.

C’était du saccage, du vol, du vandalisme.

C’était beaucoup plus criminel et surtout plus stupide que politique.

Que pensaient-ils accomplir ?

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« Nous non plus, on n’est pas d’accord avec le gouvernement et on est en faveur des manifestations pacifiques », m’a expliqué Helena Loureiro, chef propriétaire du restaurant Helena, rue McGill, alors qu’elle s’occupait, lundi, à mettre du carton sur la partie de ses fenêtres qui était encore intacte. « Ils crient ‟ouvrez les restaurants », et après, ils lancent ça dans notre fenêtre », m’a-t-elle aussi confié, en montrant une grosse roche et un couvercle de poubelle qui ont été projetés chez elle.

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Helena Loureiro, chef propriétaire du restaurant Helena, montre une grosse roche et un couvercle de poubelle qui ont été projetés sur son commerce.

Même incrédulité rue Notre-Dame, à la boutique Rooney.

« Ils ont cassé la vitre, pris des vêtements, on doit encore faire l’inventaire pour savoir ce qui est parti », m’a dit Lionel Pierron, gérant de la boutique de vêtements.

« Mon message aux manifestants, c’est qu’on est des petites entreprises indépendantes et on est aussi très touchés par la pandémie. »

Pourtant, qui ne comprend pas ça ?

« Vous avez vu la vidéo ? », a-t-il ajouté, précisant que c’était difficile pour lui à regarder.

Il m’a montré des images d’un voleur pigeant dans la boutique par la fenêtre cassée, l’un d’eux faisant une blague au sujet d’un éventuel cadeau pour sa copine.

« Qui peut faire ça et pourquoi personne n’a réagi ? »

Effectivement, où était la police ? Comment est-ce possible qu’après tant d’évènements de ce genre, toujours tous pareils, on n’ait rien trouvé pour bloquer rapidement les casseurs ?

Chez Camtec, au carrefour un peu plus loin, Lea Bardakji, la gérante, se demande aussi ce que tous ces gens pensaient accomplir.

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Lea Bardakji, gérante de Camtec

Chez elle, une immense vitre a été cassée, mais les vandales ont été stoppés par un grillage en métal. « Je suis pour l’expression d’opinions, mais endommager des petites entreprises qui ont déjà de la difficulté à cause de la COVID, ça n’a pas de sens. »

Le commerce a dû fermer à deux reprises, sa clientèle a chuté à cause de l’absence de touristes dans le Vieux-Montréal.

« De quoi on va avoir l’air avec le grand morceau de bois ? », se demandait-elle, puisque presque toute sa façade serait placardée.

« On n’avait vraiment pas besoin de ça. Ça n’a pas de sens, pas de sens. »

Vous avez bien raison, Mme Bardakji. Ça n’a aucun sens.