L’aviation est partout menacée par la tempête, mais Québec Aéronature, bien que secouée comme un fétu de paille (c’est l’expression consacrée), réussit à traverser l’orage.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

La minuscule compagnie aérienne, fondée en 2018, vient d’obtenir ses certifications de taxi aérien et de travail aérien de Transports Canada, a informé par courriel son président Ghislain Buisson.

En temps de pandémie, c’est un petit exploit et un message d’espoir, écrivait-il, « à l’heure où tant de compagnies aériennes sont en difficulté, et où tant de pilotes se retrouvent sans emploi ».

Intrigant. Demande d’entrevue par texto.

Sa réponse est revenue par le même canal : « Je suis en vol, oui, je suis disponible demain, quelle heure vous conviendrait ? »

Toute sa vie semble émaillée de situations aventureuses, nous apprendra ladite entrevue.

Jeune pilote en France

Né en France et passionné d’aviation, Ghislain Buisson a commencé à piloter à 14 ans. À 25 ans, il a construit son propre avion en kit, puis a fondé une petite école de pilotage.

La suite serait peut-être sans histoire s’il n’avait pas rencontré sa Marie-Hélène D’Amours, québécoise et artiste de cirque de son état.

Ils sont venus s’installer au Québec en 2010… au terme d’une croisière de deux ans autour du monde en voilier, dont les escales étaient ponctuées d’un spectacle de sensibilisation environnementale.

À leur arrivée, leurs finances étaient à sec.

D’abord pilote de brousse dans le Nunavik, Buisson a fini par s’enraciner chez Air Canada Express… à Toronto. C’est-à-dire loin de Marie-Hélène et de leurs jeunes enfants, demeurés dans la région montréalaise.

Pour revenir se poser dans le nid familial, il a fondé en 2018 une petite école de perfectionnement en pilotage d’hydravion et d’avion sur skis, nommée Québec Aéronature.

Une aéroaventure, en fait.

« Malgré le titre de commandant de bord pour Air Canada Express qui pourrait laisser présager un salaire confortable, ce n’était absolument pas le cas, et mes finances personnelles ne permettaient pas de financer l’achat du premier avion », relate-t-il.

Grâce à l’appui d’amis et de collègues, il a pu acquérir un petit appareil biplace en tandem, qui peut être muni de flotteurs, de skis ou de roues de toundra.

La première année s’est soldée avec 130 heures de cours en vol, dont plusieurs données à des pilotes européens. Ça décollait tranquillement.

Élargir au taxi aérien

Son partenaire minoritaire Patrick Gamache, propriétaire d’une entreprise d’hébergement touristique, avait observé une forte demande pour le transport de passagers en hydravion.

« C’est ça qui a déclenché la suite des opérations : aller chercher un avion plus gros », poursuit Ghislain Buisson.

La démarche de certification de taxi aérien auprès de Transports Canada devait être associée à un appareil commercial qu’il restait à trouver. À prix raisonnable, bien sûr.

« Je savais que ça allait être une montagne, mais dans des projets comme ça, on essaie de ne pas trop réfléchir à la montagne. »

Il s’agissait de ne pas la percuter.

Fin 2019, il a déniché un hydravion quadriplace, un Cessna 172 M de 1976.

L’achat a été financé avec des prêts privés accordés par les clients de la première heure.

En mars 2020, le dossier devant mener à la certification a été officiellement ouvert auprès de Transports Canada. Le jour même du versement des frais de 7000 $, il a reçu une dizaine de courriels d’amis pilotes qui venaient d’être mis à pied par les grands transporteurs.

Le modèle d’affaires de son nouveau projet venait de s’écraser. « On ne pouvait plus voler, même pour les activités de formation. »

Il a immédiatement perdu tous ses élèves européens, et il ignorait quand – et si – sa clientèle québécoise allait revenir.

Mais le nouvel avion était déjà acquis et la certification était lancée.

« Le plus grand défi a été de se dire : comment on va faire financièrement pour y arriver ? »

La mise à niveau de l’appareil de 40 ans allait coûter 40 000 $. Pour la financer, il a demandé une augmentation de sa marge de crédit de 25 000 $. « On nous a dit : “Votre marge de crédit n’est pas assez chargée, on ne vous l’augmente pas.” »

Cette fois, la pandémie lui a donné un coup de pouce : « C’est le prêt COVID du gouvernement qui a permis d’avoir la trésorerie pour payer tout ça. »

Un été surprenant

À l’approche de l’été, les vols de perfectionnement ont pu reprendre, avec masques, visières et désinfection.

Surprise, les clients québécois ont afflué ! « Il y a beaucoup de gens qui ont acheté des bateaux, des vélos, explique l’entrepreneur. On le ressent aussi pour les avions. »

Entre-temps, il avait attaqué la rédaction des volumineux documents nécessaires à la certification – manuel d’exploitation, manuel de contrôle de la maintenance, etc. –, rédaction ponctuée d’entretiens en visioconférence avec les inspecteurs de Transports Canada.

Mais une autre préoccupation assombrissait son ciel.

Le cirque

Sa compagne Marie-Hélène D’Amours a fondé en 2013 une petite compagnie de cirque et de théâtre pour jeune public, élégamment nommée Le Gros Orteil, à laquelle il contribue à titre de directeur technique.

« Je m’occupe de fabriquer les décors, je fais la musique, l’infographie… », décrit-il. « Je joue aussi dans un spectacle. »

Alors qu’il ne tirait encore qu’un revenu famélique de son entreprise aérienne – 10 000 $ en trois ans et demi –, c’est avec son salaire de la petite compagnie théâtrale qu’il gagnait véritablement sa vie.

Hélas, avec la pandémie, Le Gros Orteil avait aussi une épine au pied.

Au moment où la COVID-19 a tout paralysé, l’entreprise avait sept spectacles en tournée, dont une troupe en Finlande.

Leur situation de couple leur permettant de se produire sans masque ni distanciation, Ghislain et Marie-Hélène ont repris à l’été le spectacle extérieur qu’ils avaient présenté durant leur croisière.

PHOTO CHANTAL LEVESQUE, FOURNIE PAR LE GROS ORTEIL

Marie-Hélène D’Amours en pleine performance de rue dans Linda Babin prend son bain.

La dynamique directrice a en outre obtenu une subvention pour un projet de clown burlesque intitulé Linda Babin prend son bain. « Elle s’imaginait être dans une baignoire à déambuler dans les rues. Je me suis retrouvé à acheter un quadriporteur, à récupérer le châssis, monter un bain par-dessus, avec un système de recyclage d’eau », explique son directeur technique.

Énorme succès.

« Pour moi, ç’a été l’année où j’ai le plus travaillé de toute ma vie », reconnaît-il.

Un optimisme… incertain

Au début de mars 2021, les précieuses certifications de taxi aérien ont enfin été accordées.

Dans le contexte pandémique, « je suis confiant, mais incertain », exprime Ghislain Buisson.

Heureusement, le volet de formation semble prendre de l’altitude.

« Je pars avec beaucoup d’avance par rapport aux autres années. On commence à peine et on en est déjà à 70 heures. »

Pendant ce temps, « chez WestJet, Sunwing, Air Transat, c’est une hécatombe », déplore-t-il.

« Un de mes meilleurs amis est chef de rayon chez Metro. J’en ai croisé un autre chez IKEA.

« Moi, je me dis que je continue à voler. Et j’engage des pilotes, en plus ! »

Il a embauché un pilote en 2020, et trois autres à temps partiel pour cette année.

La baignoire roulante va reprendre la route, elle aussi.