Télétravailleurs, vous sentez vos journées de labeur plus éreintantes depuis l’avènement des rencontres sur Zoom et Teams ? Une étude de l’Université Stanford confirme que toutes ces réunions passées devant un écran, depuis un an, fatiguent anormalement les yeux, le corps et l’esprit. Que faire pour remédier à cet abattement ?

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

« Le fait que la vidéoconférence existe ne nous oblige pas à l’utiliser ! », clame Jeremy Bailenson, fondateur et directeur du Stanford Virtual Human Interaction Lab, qui a récemment levé le voile sur les effets psychologiques des heures passées en réunion virtuelle.

Charge cognitive anormalement élevée, tous ces visages que l’on scrute en même temps, ces paires d’yeux qui nous regardent constamment, notre immobilité devant nos écrans… Tout cela, vécu plusieurs heures par jour, n’est pas naturel et est épuisant, selon le professeur. D’autant plus qu’il n’y a pas eu de période d’acclimatation : du jour au lendemain, boum, bien des télétravailleurs ont été happés par Zoom !

« Sur Zoom, on reçoit les stimuli, le non-verbal, de plusieurs personnes en même temps, constate Yarledis Coneo, consultante et spécialiste en conciliation travail-famille. Le cerveau se fatigue donc plus rapidement. »

Les douleurs sont aussi physiques. « On voit tous nos clients à distance en ce moment, raconte Marianne Lemay, présidente et fondatrice de Kolegz, entreprise de coaching en ressources humaines. C’est plus rentable. Mais j’ai constaté que notre équipe a développé des maux de dos et que les fins de journée sont plus difficiles. »

Avant la publication des textes et explications de Jeremy Bailenson sur la fatigue liée aux nombreuses heures passées devant des écrans, des entreprises ont réfléchi à la chose et pris le taureau technologique par les cornes. « Les gens sont fatigués. Mais est-ce qu’on l’est du fait d’être sur Zoom ou de ne pas avoir la possibilité de se déconnecter ? », s’interroge Katia Aubin, vice-présidente aux communications et à l’image de marque de Sid Lee.

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Katia Aubin, vice-présidente aux communications et à l'image de marque de Sid Lee

À la fatigue Zoom, l’agence de publicité et d’architecture ajoute celle liée à Slack et aux échanges qui se déroulent sur des plateformes permettant une communication constante en temps réel. « Zoom s’ajoute à nos activités sur une multitude d’écrans, Netflix, exercices en ligne…, dit aussi Yarledis Coneo. Il n’y a pas de pauses. »

Des horaires de pauses stricts

Pour faire ventiler les cerveaux de ses employés et éviter l’épuisement, Sid Lee a ainsi été ferme : personne sur Slack avant 8 h 30, ni entre midi et 13 h, ni après 17 h 30. Parallèlement, pas de réunions planifiées avant 9 h 30. « On essaie de les concentrer en après-midi », affirme Katia Aubin.

Et chez Kolegz ? « Les formations qu’on offre ne durent plus une journée complète, dit Marianne Lemay. On fractionne en demi-journées. »

De son côté, l’entreprise de solutions d’affaires informatiques Kezber incite fortement ses 80 salariés à décrocher jusqu’à une journée. « Notre président nous a parlé d’une présentation d’Aparna Bawa, cheffe des opérations de Zoom, qui prône les no-meeting days [journées sans réunion], raconte Alexandra Bélanger, directrice des ressources humaines de Kezber. On essaie graduellement de mettre cette politique en place pour diminuer la fréquence des appels vidéo. »

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Alexandra Bélanger, directrice des ressources humaines chez Kezber

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Alexandra Bélanger, directrice des ressources humaines chez Kezber

Mme Bélanger prêche par l’exemple. « Mes mercredis sont consacrés à du travail personnel sans réunion, explique-t-elle. C’est écrit dans mon agenda. »

Chez Citigroup, tous les employés ont vu la planification de réunions Zoom et Teams bannie le vendredi par la nouvelle PDG. « Nous sommes bien sûr une entreprise mondiale qui opère à travers plusieurs fuseaux horaires. Mais lorsque notre travail déborde régulièrement sur les nuits, très tôt le matin ou le week-end, cela peut nous empêcher de recharger les batteries, et ce n’est bon ni pour vous ni pour Citi », a fait savoir Jane Fraser à ses employés.

Pour réduire la fatigue, les directions prônent aussi les activités physiques et sociales entre les réunions. Dès le début de la pandémie, Sid Lee en a établi afin de stimuler la déconnexion : défis, ateliers de vin, rallyes et production de balados. L’Université Laval, dans un document intitulé Guide des réunions actives, incite même à bouger pendant les réunions.

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Yarledis Coneo, consultante et spécialiste en conciliation des rôles de vie

Je marche avec mes collègues au lieu de les voir sur Zoom, quand ce n’est pas nécessaire de prendre des notes. Et je rappelle que le téléphone existe !

Yarledis Coneo, consultante et spécialiste en conciliation des rôles de vie

Mais, quelles que soient les solutions trouvées, elles ne doivent pas être immuables. « Au début, on a essayé des horaires de pauses de réunion, de 10 h à 10 h 30 et de 15 h à 15 h 30, se souvient Katia Aubin. Mais ça ne contribuait pas au bien-être des gens. Ça créait de la pression. »

« Les entreprises font des essais et erreurs, note Yarledis Coneo. C’est normal. Mais de belles initiatives sont créées. Par ailleurs, pour que ça fonctionne, il faut que la culture d’entreprise, la direction, les gestionnaires, soutiennent ces changements. »

Trucs pour éviter la fatigue Zoom

Objets réconfortants

Pour éviter l’effet hypnotisant des réunions devant un écran, il faut avoir le réflexe de bouger les yeux. « Placez une plante, une photo, quelque chose que vous aimez à côté de votre ordinateur pour regarder cet objet de temps en temps », suggère Yarledis Coneo, consultante et spécialiste en conciliation travail-famille.

Debout !

Adoptez une posture différente pour les réunions. On suggère de s’asseoir sur un ballon suisse ou encore de marcher sur un tapis roulant. Marianne Lemay, présidente et fondatrice de Kolegz, propose d’investir dans un bureau permettant de travailler debout. « C’est beaucoup moins fatigant pour les rencontres de moins d’une heure et ça évite les maux de dos », dit-elle.

La crème de l’équipement

Kezber dit s’être équipée d’outils de travail de « première qualité », tels des écrans de très haute résolution. « On ne fatigue pas nos yeux, note la directrice des ressources humaines, Alexandra Bélanger. On a aussi poussé pour que tous aient un environnement de travail adéquat. En début de pandémie, on a demandé aux employés s’il y avait des équipements manquants. On a prêté du matériel. »

Moment de bonheur

Au début ou à la fin des réunions, planifiez des moments de détente pour le partage d’anecdotes, loin de l’ordre du jour. « Le but est de faire parler les employés sur un moment cocasse ou positif de leur journée », dit Marianne Lemay. « La plupart des gens ont besoin de cet espace de spontanéité, ajoute Yarledis Coneo. C’est un petit geste qui pourrait faire une grande différence. »

Petite fenêtre

Jeremy Bailenson, de l’Université Stanford, recommande de réduire la fenêtre de Zoom sur son écran d’ordinateur pour ainsi voir moins les visages. On peut aussi s’accorder un répit d’une minute en fermant sa caméra afin de ne plus être en représentation pendant un moment. « Et ça nous permet de bouger un peu, dit le professeur. Ou d’éviter d’avoir à réagir avec des gestes anormaux. » Vous savez, comme ces grands signes de tête exagérés pour signifier son approbation ?