Le surcroît de stress pousse bien des gens à prendre leur retraite. Est-ce votre cas ?

Publié le 6 avr. 2021
Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Certains adorent leur boulot, mais en vieillissant, ils ont une moins grande capacité à résister au stress provoqué par les échéanciers, les surcharges périodiques de travail, les interrelations complexes avec les clients et les collègues, les nouvelles technologies, et tutti quanti. Ils choisissent alors de sauter la clôture, pour le meilleur et pour le pire.

Il y a aussi le phénomène inverse. Des travailleurs quittent leur employeur pour la retraite, mais deviennent alors plus stressés et angoissés que lorsqu’ils travaillaient, soit à cause du vide devant lequel ils se retrouvent, soit, plus souvent, parce que leur nouvelle situation financière leur cause des soucis.

Ce rapport entre stress et travail est précisément le sujet de l’étude de chercheurs de l’École des sciences de gestion (ESG) de l’UQAM menée par la professeure d’économie Raquel Fonseca.

Les chercheurs ont fait l’analyse de 12 000 dossiers de travailleurs de 50 à 80 ans aux États-Unis pour les années 2007 à 2015, à qui l’on avait, entre autres, posé des questions sur leur santé mentale. Une des questions portait sur la fréquence à laquelle les individus se sentaient pressurés par le temps au travail et donc stressés1.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Une augmentation d’un point sur une échelle du stress de trois degrés hausse la probabilité de prendre sa retraite de 15,4 points de pourcentage, selon un rapport de l’École des sciences de gestion, rapporte notre chroniqueur.

Avant de faire l’analyse fine par individu, les chercheurs ont d’abord constaté que le niveau de stress avant et après la retraite différait selon le genre, l’occupation et l’ethnicité des travailleurs. Ainsi, les femmes, les cols bleus, les membres des minorités visibles sont davantage stressés durant la période entourant l’âge de la retraite, probablement en raison de leur situation financière plus précaire.

Une fois ce constat fait, ils ont isolé l’incidence de la variable stress au travail des autres sur la décision de prendre ou non sa retraite. Leurs résultats sont statistiquement significatifs et permettent de faire un lien de cause à effet.

Ainsi, une augmentation d’un point sur une échelle du stress de trois degrés hausse la probabilité de prendre sa retraite de 15,4 points de pourcentage. Dit autrement, comme la probabilité d’une personne de l’échantillon de prendre sa retraite était de 24,6 %, le niveau plus grand de stress a fait bondir cette probabilité à 40 %.

L’effet est bien plus grand chez les hommes (+ 38 points de pourcentage) que chez les femmes (+ 6 points), chez les cols bleus (+ 30 points) que chez les cols blancs (+ 6 points).

Chez les femmes, l’incidence moins grande du stress sur leur décision de retraite pourrait s’expliquer par leur situation financière moins enviable, notamment provoquée par leur entrée plus tardive sur le marché du travail, m’explique Mme Fonseca. Dit autrement, il est possible que de nombreuses femmes doivent endurer un même niveau de stress que les hommes au même âge sans que cela soit un déterminant aussi fort pour prendre leur retraite.

On pouvait généralement s’attendre à de tels résultats, mais le fait de le mesurer et d’établir un lien direct de cause à effet est nouveau.

Sachant l’importance de la pénurie de main-d’œuvre au Québec, un tel constat pourrait sensibiliser les employeurs à l’importance de réduire le surcroît de stress des travailleurs de plus de 55 ou 60 ans, par exemple, pour les garder au travail.

Le Québec est particulièrement frappé par cette pénurie, faut-il le rappeler. Au quatrième trimestre, malgré la pandémie, 148 500 postes étaient vacants au Québec, selon l’Institut de la statistique du Québec.

Le taux de postes vacants, de 4,1 %, est le plus haut depuis que des données sont colligées, en 2015. Il s’agit du 2e en importance au Canada, après la Colombie-Britannique (4,2 %).

En plus de subir cette pénurie, les entreprises du Québec font face à une main-d’œuvre qui prend sa retraite bien plus tôt qu’ailleurs au Canada. Certes, depuis 20 ans, le taux d’emploi chez les Québécois de 55 ans à 59 ans a rejoint et même dépassé la moyenne canadienne, selon les données de Statistique Canada que j’ai analysées, ce qui est phénoménal.

Par contre, ce taux d’emploi devient nettement plus faible qu’ailleurs chez les 60 à 64 ans. Plus précisément, seulement 48 % des Québécois de cet âge occupent un emploi, contre 54 % en Colombie-Britannique, 55 % en Ontario et 57 % en Alberta. L’écart est majeur.

Je doute que ce retrait plus rapide au Québec s’explique par le niveau de stress plus grand ici qu’ailleurs. Il faudrait voir. Mais à la lumière de l’étude des chercheurs de l’UQAM, un recul du stress dans les tâches des plus âgés pourrait aider à repousser l’âge de cette retraite.

Maintenant, la retraite fait-elle baisser significativement le niveau de stress ou l’inverse ?

Selon l’étude de l’UQAM, il ne fait aucun doute que la pression baisse nettement après la retraite. Ainsi, le taux de stress diminue de 34,5 points de pourcentage à la retraite, un peu plus chez les hommes (41 points) que les femmes (30 points) et davantage chez les cols blancs (38 points) que chez les cols bleus (25 points).

> Consultez l’étude (en anglais)

1. Les chercheurs n’ont pu avoir une base de données aussi complète sur les Québécois et les Canadiens, d’où leur utilisation de données américaines. Il est possible que leurs résultats aient quelque peu différé dans le cas des Canadiens, qui disposent d’un meilleur filet social, notamment l’assurance maladie.