La semaine dernière, je vous ai parlé des travailleurs des secteurs commerciaux, manufacturiers et industriels qui ne pouvaient pas faire de télétravail et qui étaient constamment dans la ligne de mire du virus.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Cette semaine, je vais vous parler de ceux qui font du télétravail, qui n’ont pas été aussi directement visés par le virus que ceux qui continuent, parce que leur boulot les en oblige, à voir plein de monde. Ces abonnés au télétravail qui n’ont pas non plus perdu leur emploi comme les travailleurs de la restauration, du spectacle ou du tourisme.

Je vais vous parler des « chanceux », en raison de tout ça.

Eh bien, ces gens ne sont pas pour autant zen et débordants de joie de vivre.

Pour tout dire, ils sont même à « boutte ».

Il y a longtemps que je le pense, mais je n’osais pas trop l’écrire parce qu’il y a un certain malaise à parler des problèmes de professionnels et des cols blancs, quand d’autres sont au front et courent beaucoup plus de risque de contracter la maladie, le tout pour nous permettre d’avoir des épiceries bien garnies et des condos livrés à temps. Et un système de santé qui roule, bien sûr.

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« Et le télétravail, c’est aussi une quête sans fin d’augmentation de la productivité. Quand on se rend au travail, quand on mange avec les collègues ou seul, quand on sort de la maison pour travailler, il y a toutes sortes de temps “morts” qu’on n’a pas à justifier. [...] À la maison, c’est différent », écrit notre chroniqueuse.

Mais cet inconfort, cette culpabilité font aussi partie du problème.

Scotchés devant leurs écrans, coincés avec leur solitude ou leurs responsabilités familiales redéfinies par les contraintes du confinement, les télétravailleurs ne vont pas super bien.

Selon un récent sondage de la boîte de ressources humaines Morneau Shepell cité par le Globe and Mail dans un grand article consacré au mal-être actuel des télétravailleurs, 40 % des gestionnaires du monde de la finance et des services professionnels ont songé à quitter leur emploi depuis le début de la pandémie.

Chez les psychologues en clinique privée, les lignes téléphoniques ne dérougissent pas. Et on ne parle même pas des services publics, déjà archibookés prépandémie.

Avec les vendeurs de 2 x 4 et les actionnaires de Zoom, les psys sont bien haut sur la liste de ceux que la pandémie a rendus indispensables et débordés.

Et ceux qui les appellent ne disent pas : « Je cherche un thérapeute. » Ils demandent : « Prenez-vous encore de nouveaux clients ? », signe qu’ils ont déjà appelé chez bien d’autres cliniques privées.

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Pourquoi une partie importante des télétravailleurs sont-ils mal en point ?

Parce que le télétravail est une approche de la vie professionnelle qui se choisit, qui correspond à des besoins et des profils de personnalité.

Et même si certains adorent cette nouvelle réalité ou s’y adaptent pour le mieux, bien des gens qui se retrouvent à la maison n’ont jamais voulu ça. Et n’y sont pas habitués, émotionnellement.

Il y a quelques mois, une professionnelle de l’hôtellerie, privée de travail et donc clouée chez elle, m’a dit : « Je n’ai pas choisi d’être une mère à la maison, j’ai choisi de travailler à l’extérieur. »

Cela n’est pas un jugement sur les différentes options. Mais ça résume ce que les télétravailleurs forcés à qui la situation ne plaît pas n’osent pas trop dire.

Beaucoup de choses leur manquent. Et pas juste leurs talons hauts.

Il y a les collègues, bien sûr.

Et tout le bureau. Être ailleurs. Le simple fait de sortir de la maison, de mettre un autre chapeau, de ne plus être la mère, la blonde, la gestionnaire du projet familial. Peu importe.

Le moment pris dans le bouchon ou dans le métro à penser à ce à quoi on veut penser.

La jasette avec le gars du café, le gardien à l’entrée, la voisine de bureau. Embarquer dans les projets des collègues à brûle-pourpoint, pour apporter un petit peu d’aide et repartir peu après.

La conversation d’ascenseur avec le boss qui donne le sentiment d’être apprécié. La conversation de couloir avec une copine du service d’à côté, pour « ventiler » sur un problème plus ou moins grave.

Rire.

Oui, rire.

Perdre son temps à rigoler des blagues d’un collègue plutôt que de passer le même temps tout seul devant un ordinateur à ressasser une remarque anodine arrivée par texto qu’on interprète comme si c’était la fin du monde.

Parce qu’il n’y a pas de contexte. Ni de façon souple de clarifier tout malentendu quand on est séparé par 20 km et mille silences de tous acabits.

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Et le télétravail, c’est aussi une quête sans fin d’augmentation de la productivité.

Quand on se rend au travail, quand on mange avec les collègues ou seul, quand on sort de la maison pour travailler, il y a toutes sortes de temps « morts » qu’on n’a pas à justifier. On est dans le métro ? On n’a pas à en profiter pour lancer une brassée de lavage. On attend que les collègues arrivent à la réunion ? Ce n’est pas obligatoire de prendre ces minutes précieuses pour envoyer cinq courriels.

À la maison, c’est différent.

La flexibilité que procure le télétravail devient souvent totalement proportionnelle à la culpabilité que tout moment « perdu » engendre.

Et tout cela se passe, aussi, dans un contexte d’isolement social, qui est en train de s’adoucir avec certaines réouvertures, mais qui a fait immensément de mal, de peine.

Les travailleurs qui étaient en contact avec le public et leurs collègues ont été plus exposés au virus. Mais ils étaient aussi en contact avec d’autres humains.

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Le malaise des télétravailleurs est difficile à exposer. Parce que tant d’autres problèmes semblent tellement plus graves.

Les foyers d’éclosion dans des milieux de travail difficiles. La prévalence de la violence familiale. Sept féminicides en sept semaines, c’est plus que tragique. Les morts prématurées, à cause de la COVID-19. Les jeunes et les adolescents privés d’expériences formatrices essentielles, à des moments charnières de leur vie. La fermeture de commerces. Le chômage.

La liste de soucis très graves est longue.

Mais j’ai envie de vous refaire la bonne vieille analogie classique du masque à oxygène en avion.

Si les professionnels et autres télétravailleurs qui jouent chacun leur petit rôle pour assurer un fonctionnement efficace de la société, que ce soit des ingénieurs ou des conseillers financiers, des graphistes ou des juristes, des comptables ou des chercheurs scientifiques, ne sont pas capables de continuer leur travail parce qu’ils sont à « boutte », on va manquer de soldats pour régler la multitude de problèmes immensément criants qui sont là, à nos portes.