Une saison des sucres en été. Des repas de cabane à emporter. Voilà autant de solutions mises en place pour sauver les érablières offrant un service de restauration. Sur 200 établissements, 40 ont déjà cessé leurs activités, et d’autres suivront, prévient l’Association des salles de réception et érablières du Québec (ASEQC).

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

« [Il y a des gens] qui ont vendu leur maison et qui couchent dans leur cabane à sucre. C’est vraiment une situation catastrophique », témoigne Stéphanie Laurin, présidente de l’ASEQC et copropriétaire du Chalet des Érables. Pour illustrer davantage cette détresse, elle affirme que certains propriétaires d’établissement ont travaillé dans le froid, faute de pouvoir payer l’électricité.

« On en a déjà perdu 40. Il y en a aussi tout autant qui vont cesser à tout jamais de servir des repas traditionnels. Il y a des petites cabanes à sucre qui sont à modifier leur salle à manger, qui vont acheter de la machinerie pour optimiser la production acéricole, ce qui fait que c’est un point de non-retour. »

Mais une lueur d’espoir commence à poindre, selon Mme Laurin, avec la mise en place du site Ma cabane à la maison, qui permet aux amateurs de sirop d’érable de commander des repas parmi un choix de 70 établissements. Et nul besoin de faire une heure de route pour aller récupérer son omelette soufflée ; il sera possible d’aller chercher sa commande dans les supermarchés Metro. On s’attend à ce que ce projet génère 10 millions de dollars en retombées.

Puis, la semaine dernière, plusieurs mesures d’aide financière ont été annoncées par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) et par celui du Tourisme. Elles permettront notamment aux établissements de recevoir un coup de pouce pour leur frais de chauffage et pour acheter le matériel nécessaire au service de commandes à emporter. Des initiatives saluées tant par l’ASEQC que par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

Une nouvelle activité pourrait en outre s’ajouter sur la liste des vacanciers l’été prochain : déguster de la tire d’érable et un repas composé de jambon et de fèves au lard à la cabane à sucre, si les règles de la Santé publique le permettent. Le MAPAQ mettra en place un règlement d’exception pour permettre aux établissements d’offrir leur service au-delà de la limite normalement fixée à la mi-mai. « C’est prévu que la saison d’activités normale de ces entrepreneurs-là va être rallongée », a confirmé le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, au cours d’un entretien avec La Presse.

La cabane en été

Satisfaite des moyens déployés par le gouvernement pour tenter de sauver les établissements, Mme Laurin se questionne toutefois sur l’incidence d’une ouverture pendant la saison estivale. « On apprécie l’effort, mais je ne sais pas à quel point ça va vraiment changer la donne, souligne-t-elle. Qui va vouloir aller manger à la cabane à sucre au mois de juin ? »

Elle rappelle également que seules les cabanes à sucre qui ont des droits acquis sur des terres zonées agricoles sont contraintes de fonctionner seulement deux mois par année. Ce n’est pas la majorité, dit-elle. Mme Laurin indique que plusieurs ont un modèle d’affaires leur permettant déjà d’offrir des services 12 mois par année.

De son côté, Louis Desgroseilliers, président du Domaine Labranche, à Saint-Isidore, trouve que l’idée peut être intéressante pour certaines cabanes à sucre. « En mai et en juin, il y a de très belles températures. Le reste de l’été, par contre, c’est trop chaud. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Louis Desgroseilliers, président du Domaine Labranche, à Saint-Isidore

L’homme n’a toutefois pas l’intention de prolonger sa saison des sucres, car le Domaine Labranche fait également affaire dans la production de vin et de fruits et légumes. Les mois de mai et de juin sont donc fort occupés.

Survivre grâce aux repas à emporter

D’ici là, M. Desgroseilliers s’affaire lui aussi à la préparation de ses repas à emporter. Il ne fait toutefois pas partie des 70 cabanes à sucre répertoriées sur le site macabanealamaison.com. Bien qu’il trouve l’initiative fort intéressante, son entreprise s’était déjà organisée depuis le printemps dernier pour livrer des commandes.

« Quand le mouvement m’a été présenté, j’ai trouvé ça extraordinaire, assure-t-il. Mais toute notre logistique a été mise en place l’année dernière. Nous l’avons peaufinée au fur et à mesure. »

Avec ses commandes à l’auto sans contact directement sur place, le service de livraison et la mise en place de points de collecte, il s’attend à préparer environ 10 000 repas. En temps normal, il se sert au Domaine Labranche, pendant la saison des sucres, quelque 25 000 repas.

« Les repas à emporter, ça demeure une solution pour survivre, dit-il. Sur le plan de la profitabilité, c’est zéro. L’année dernière, la profitabilité a été nulle. »

À un point tel qu’il s’est demandé s’il le refaisait, cette année. « Si on n’ouvre pas du tout, on va faire zéro profit. Si on ouvre, on va probablement faire zéro profit encore, mais avec beaucoup plus de travail, affirme le patron du Domaine Labranche. Mais on considère que c’est important de l’offrir à notre clientèle. C’est bon pour l’esprit. On s’est sentis privilégiés de pouvoir continuer à travailler. »

« Cette année, si on ne faisait pas de take out, c’était la fin de l’industrie, ajoute pour sa part Stéphanie Laurin. On ne sera pas déprimés à regarder nos cabanes à sucre fermées. On va être dans nos cuisines, à faire ce qu’on aime. Est-ce que ça va permettre de tous nous sauver ? Je ne pense pas, honnêtement. Mais, au moins, il y aura eu ça. On aura tout essayé. »

Quelques chiffres

Le sirop d’érable au Québec, c’est…

- 7400 producteurs

- De ce nombre, 200 cabanes offrent — avant la COVID-19 — des services de repas

- En 2020, la récolte de sirop d’érable a atteint 175 millions de livres, un record en volume, selon le MAPAQ