Combien coûtera la vaccination aux Canadiens ? Cette question, simple en apparence, ne trouve pas de réponse claire au gouvernement fédéral.

Publié le 18 févr. 2021
Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Pire encore : elle me fait découvrir un énorme écart inexpliqué de 11 milliards de dollars entre les chiffres récemment budgétés par le ministère fédéral des Finances et les coûts estimés de la vaccination.

Je conçois que la vaccination ait une énorme valeur pour l’économie canadienne, mais tout de même, le chiffre budgété par le fédéral est très loin des estimations prudentes de coûts auxquelles on peut s’attendre.

Voyons voir.

Dans son énoncé économique de novembre, la ministre Chrystia Freeland inscrivait un budget de 14,3 milliards pour les « vaccins et produits thérapeutiques ». La presque totalité de cette somme est prévue pour l’année en cours et l’année prochaine.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Chrystia Freeland, ministre fédérale des Finances

Selon l’énoncé, ces 14,3 milliards englobent le soutien financier qui avait été prévu pour la recherche internationale sur les vaccins, soit 1,1 milliard. Ces fonds de 1,1 milliard ont aussi servi à réserver des doses auprès des sept sociétés pharmaceutiques et de l’organisme COVAX.

Une fois soustraite cette somme de 1,1 milliard, il reste donc 13,2 milliards, que l’énoncé économique inscrit comme « Soutien supplémentaire pour la recherche médicale et les vaccins ». Et attention, on ne prévoit pas dépenser cette somme sur cinq ou dix ans, dois-je le répéter, mais sur seulement deux ans, soit cette année et l’an prochain.

Le chiffre est colossal. Selon les informations sur le prix des vaccins qui ont circulé aux États-Unis et en Europe, la vaccination des 38 millions de Canadiens devrait coûter environ 2 milliards de dollars, à raison de deux doses par personne, à 26 $ la dose (1). Et c’est en supposant que 100 % des Canadiens se feront vacciner, ce qui n’arrivera pas.

L’écart entre le chiffre de l’énoncé économique (13,2 milliards) et l’estimation maximale prudente pour la vaccination (2,0 milliards) est d’environ 11 milliards, essentiellement (2). Comment est-ce possible ?

Lors d’un premier contact avec le ministère fédéral des Finances, on m’a indiqué que les 13,2 milliards servaient à l’achat de vaccins et à la recherche, mais aussi à « l’achat d’équipements pour aider à appuyer la vaccination », entre autres.

Bref, vaccins, recherche et équipements.

J’ai donc appelé le ministère fédéral responsable de l’achat d’équipements – incluant les vaccins à l’international –, nommément le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement.

On m’y indique qu’une somme de 284 millions a été budgétée pour le transport des vaccins et l’achat de congélateurs, notamment. On sait que le vaccin de Pfizer doit être conservé à environ - 70 degrés Celsius. Ces 284 millions s’ajoutent à la somme de 1,1 milliard prévue pour réserver les doses de vaccins, mentionnée précédemment.

Dit autrement, on comble ainsi 284 millions de l’écart de 11 milliards. Une pinotte.

Pour le volet recherche au Canada, c’est le ministère de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie qui est responsable. Essentiellement, ai-je pu comprendre en appelant ce ministère, environ 800 millions sont consacrés à la COVID-19 cette année et autant l’an prochain, soit 1,6 milliard sur deux ans.

Cette enveloppe englobe les fonds versés pour des vaccins à l’entreprise Medicago et au Conseil national de recherches du Canada, avenue Royalmount (3).

En clair, on comble donc 1,6 milliard de l’écart de 11 milliards. Cinq pinottes.

Bref, tout additionné – vaccins réservés, équipements et recherche –, je parviens à combler seulement 2 des 11 milliards d’écart, et il manque donc 9 milliards de dollars au compte. Ayoye !

À quelles fins le fédéral a-t-il prévu cette énorme somme ?

Rappel au ministère des Finances. Cette fois, la porte-parole de la ministre Chrystia Freeland, Katherine Cuplinskas, m’indique que l’argent englobe aussi des sommes prévues pour la « réponse à la COVID-19 », notamment au ministère de la Santé et à l’Agence de la santé publique du Canada. Elle ne peut m’en dire plus.

PHOTO CHARLY TRIBALLEAU, AGENCE FRANCE-PRESSE

Selon Forbes, les vaccins de Pfizer se vendent environ 19 $ US (24 $ CAN).

Ah bon ? N’est-ce pas étonnant, sachant que dans ce même énoncé économique, une somme a déjà été spécifiquement prévue pour ces deux organismes, bien distincte de la ligne de 13,2 milliards qui fait l’objet de ces questions ? Et cette somme additionnelle pour la santé, elle ne se calcule pas en milliards, elle est plutôt de 803 millions. Au ministère de la Santé, mes appels et courriels sont restés sans réponse.

Je sais, ça fait beaucoup de chiffres, mais je n’ai pas eu le choix, faute de réponses plus complètes pour comprendre les allocations de fonds du ministère fédéral des Finances.

Des hypothèses troublantes

Surgissent alors diverses hypothèses concernant ces mystérieux milliards sans statut.

Ottawa a-t-il prévu d'acheter bien davantage de vaccins, craignant qu’il faille se faire vacciner tous les ans, comme c’est le cas pour la grippe ?

Ottawa s’est-il engagé financièrement à acheter une trop grande quantité de vaccins, qu’il serait obligé de payer même s’ils n’étaient pas nécessaires ?

Rappelons que l’été dernier, le fédéral a réservé l’équivalent de 429 millions de doses de vaccins auprès de sept entreprises pharmaceutiques et de l’organisme COVAX avant que ces vaccins aient reçu l’approbation de Santé Canada. Normalement, il en faudrait seulement 76 millions (deux doses pour les 38 millions de Canadiens).

Les contrats ne sont pas publics, mais il serait douteux que le fédéral soit contraint d’acheter tout ce qui a été réservé, advenant que les vaccins soient tous approuvés, selon les renseignements que m’a communiqués le ministère de l’Approvisionnement.

Autre possibilité : Ottawa a-t-il prévu un budget pour « nationaliser » les brevets intellectuels, en quelque sorte, et s’assurer ainsi de faire fabriquer au Canada les fameux vaccins ? L’idée peut paraître farfelue, mais elle serait vraisemblablement permise en vertu de la Loi sur les mesures d’urgence visant la COVID-19 (projet de loi C‑13), qui a reçu la sanction royale le 25 mars 2020.

Selon un bulletin de la firme Osler paru le printemps dernier au sujet de cette loi, « lorsque le ministre fédéral de la Santé estime qu’il y a une urgence de santé publique, le commissaire aux brevets peut autoriser le gouvernement et d’autres personnes à fabriquer, à construire, à utiliser et à vendre une invention brevetée pendant cette urgence de santé publique nationale, et ce, sans conséquence sur le plan juridique ».

Bref, c’est un mystère. Et la minceur des réponses nous empêche d’y voir clair. Déplorable.

> Consultez le bulletin d’Osler

1. Un article paru dans le magazine américain Forbes estime que le prix des vaccins de Moderna oscillera entre 25 $ US et 37 $ US la dose (une moyenne de 39 $ CAN), et que ceux de Pfizer se vendront environ 19 $ US (24 $ CAN). Un article de Global News fait état de prix en Europe équivalant à 18,36 $ CAN pour le vaccin de Pfizer et 23 $ CAN pour celui de Moderna. Une moyenne de ces prix donne un peu plus de 26 $ CAN la dose.

2. L’écart est même de 12,3 milliards si l’on prend pour hypothèse que l’essentiel des avances de 1,1 milliard pour les sept sociétés pharmaceutiques et COVAX seront déduites du coût estimé d’achat des vaccins, soit 2,0 milliards.

3. L’entreprise Medicago a obtenu 173 millions et le Conseil national de recherches du Canada, avenue Royalmount, 126 millions.