Au travers du maelström pandémique, l’Orchestre symphonique de Montréal a réussi à glisser quelques notes. Madeleine Careau, chef de la direction, raconte comment l’OSM, dans une étrange symphonie héroïque, a su adapter sa partition.

Publié le 8 févr. 2021
Marc Tison
Marc Tison La Presse

Le 17 mars 2020, l’Orchestre symphonique de Montréal aurait dû présenter son programme de la saison 2020-2021.

Il n’y a pas eu d’annonce. Ni de saison 2020-2021. Non plus que d’achèvement de la saison en cours.

« On a dû annuler 85 concerts, dont les concerts d’adieu au maestro Kent Nagano », relate Madeleine Careau, chef de la direction de l’OSM depuis 21 ans.

« Dans un orchestre symphonique, on planifie deux ou trois ans d’avance pour les tournées internationales, pour l’embauche de grands solistes et de grands chefs. Alors quand il y a un arrêt brusque comme celui-là, ça secoue le prunier ! »

Le prunier était d’autant plus secoué qu’il allait être privé de ses fruits à la billetterie, dont les revenus, de l’ordre de 11 millions de dollars en temps normal, sont les plus importants de l’organisme.

« Je suis tombée à zéro », assène-t-elle.

L’orchestre a dû improviser.

« On n’a pas pris beaucoup de temps. Dans notre métier, un soliste peut nous dire qu’il est souffrant à une heure d’un concert sur scène, et normalement, le concert a lieu quand même avec un autre soliste ou un autre programme. On est habitués à se retourner vite. »

Ce « on », en l’occurrence, est l’équipe de direction de l’OSM, qui compte une douzaine de directeurs et directrices.

« Tous les matins à 10 h, on se réunissait, on discutait et on élaborait notre plan. Ensuite, il appartenait à certaines équipes plus spécialisées de le réaliser. »

Garder le contact

Le premier de ces plans fut de mettre à profit le catalogue de concerts filmés de l’OSM, dont plusieurs dans les grandes capitales musicales.

« Tout de suite, on a négocié nos droits avec nos musiciens et on a les mis en ligne sur notre site web, au rythme d’environ trois concerts par semaine, toujours à heure fixe, pour donner un rendez-vous à notre public », explique Madeleine Careau.

Jusqu’à 12 000 personnes ont visionné ces concerts. L’essentiel était de garder le contact avec les mélomanes.

Les quartiers d’été

Mais l’été approchait, une saison habituellement fertile en concerts extérieurs et qui s’annonçait parfaitement stérile.

L’équipe de Madeleine Careau a trouvé une jolie formule : l’OSM prendrait ses quartiers d’été.

Le directeur des tournées et opérations artistiques a contacté les 19 arrondissements de Montréal pour organiser des prestations en plein air. « Sébastien Almon, qui booke normalement nos tournées partout dans le monde, nous bookait dans les arrondissements et les CHSLD ! », s’étonne encore Madeleine Careau.

La directrice de la programmation, Marianne Perron, s’est mise elle aussi au diapason. Avec son équipe, elle a progressivement rempli le calendrier en demandant aux musiciens ce qu’ils pourraient jouer, dans un contexte où ils devaient répéter leur programme sur Zoom.

« Et ensuite ils allaient le donner en personne, en présentiel, comme on dit. » Madeleine Careau

L’expression a même gagné les concerts publics !

Des quintettes, des quatuors, des trios ont donné 88 petits concerts dans les parcs de quartier, au milieu des cours de coopératives d’habitation, devant des CHSLD, où les résidants étaient approchés par les préposés.

« C’est très, très émouvant. Certains nous ont dit que c’était la première fois qu’ils voyaient d’autres personnes depuis le début de la pandémie. »

Mais ce n’était pas encore la grande formation orchestrale, qui avait elle aussi besoin de maintenir sa cohésion.

« Et nous est venue l’idée de faire un concert à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, qui était vide et avait bien besoin d’un peu de lumière. »

L’OSM y a interprété la 5e Symphonie de Beethoven devant 520 véhicules garés comme au cinéparc.

« Les musiciens ont été formidables. Avant le concert, ils se sont baladés parmi les voitures pour saluer les gens et les remercier d’être là. Et il faisait beau, une soirée d’été comme on en rêve ! », évoque Madeleine Careau, avec encore un reste de symphonie dans la voix.

Le grand saut

Le principal défi demeurait cependant l’harmonie des finances.

L’automne venu, l’OSM s’est aventuré à diffuser en ligne des concerts payants diffusés depuis la Maison symphonique, où les musiciens pouvaient désormais se réunir à distance respectueuse et sanitaire.

« On a décidé de faire le grand saut. On avait eu le temps, tout le printemps, tout l’été, d’analyser le marché et les possibilités numériques, de voir comment aller chercher des revenus qui sont encore à des années-lumière des revenus en salle. »

L’auditoire a atteint jusqu’à trois fois celui de la Maison symphonique.

Surprise ! La moitié de ces auditeurs payants n’étaient pas des habitués. « Ç’a a été la découverte de notre vie ! En plus de permettre à l’OSM de jouer, on renouvelle notre auditoire ! »

Le maestro Payare

La pandémie a aussi perturbé un projet capital : la sélection du successeur de Kent Nagano.

En février 2020, le comité de sélection avait pratiquement arrêté son choix sur le charismatique chef vénézuélien Rafael Payare.

« Il y avait encore une ou deux vérifications à faire. On les a mises en place, et bang ! est arrivée la pandémie. On a dû attendre cet automne. »

Arrivé fin décembre pour l’annonce prochaine de sa nomination, Rafael Payare a passé les Fêtes en quarantaine au lac Memphrémagog avec sa conjointe et leur fille de 5 ans. Encore des démarches inédites pour l’équipe de Madeleine Careau : il avait fallu s’enquérir au préalable de leur taille et de la pointure de leurs chaussures pour les équiper en vêtements et bottes appropriés à notre accueillant climat.

« Après leur quarantaine, ils ont déménagé à Montréal, lui pour diriger des concerts, la petite pour faire des bonhommes de neige. »

Avec succès, dans les deux cas.

Ne manquait plus que l’approbation du conseil d’administration, dont la décision serait rendue le 7 janvier 2021. Il fallait préparer son annonce sans trahir le secret.

L’étrange Noël de madame Careau

Avec sa garde rapprochée, Madeleine Careau y a consacré l’essentiel des Fêtes. « J’avais des téléphones avec l’attachée de presse française le 25 décembre au matin », raconte-t-elle.

Sans surprise, la recommandation unanime du comité de sélection a été entérinée le 7 janvier au matin.

« Dix minutes après, on était en Zoom avec les musiciens, et ensuite avec les employés. »

Pour ceux-ci, de retour d’un maussade congé des Fêtes et durement éprouvés par la crise, « c’est tellement bien tombé ! », lance-t-elle. « Ç’a a été l’euphorie dans l’équipe. »

À 11 h, les communiqués étaient publiés, produisant mondialement « une revue de presse impressionnante ».

Rafael Payare a dirigé son premier concert le 10 janvier. En date du 1er février, il avait été vu 115 000 fois en webdiffusion dans 52 pays. « C’est extraordinaire ! Ce sont des chiffres qu’on ne soupçonnait jamais qu’on pourrait avoir à l’OSM. »

Une belle histoire, conclut-elle.

« Ça donne espoir aux gens qu’on trouve toujours quelque chose dans l’adversité, un fil auquel on s’accroche. »

Ou une corde qui vibre.