L’augmentation marquée des adoptions d’animaux de compagnie depuis le début de la pandémie s’est fait sentir sur les ventes de nourriture, de jouets et de services vétérinaires. Mais elle s’est traduite différemment pour ce qui est des revenus, qu’on soit une boutique ou une clinique.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Aux États-Unis, depuis le début de la pandémie, plus de 11 millions de familles ont adopté un animal de compagnie, selon une étude de l’American Pet Products Association. Parallèlement, les ventes de nourriture, d’accessoires, de jouets et de soins pour animaux ont augmenté de 27,4 %.

Le Québec est avare en chiffres pour la dernière année à ce sujet. Selon une étude Léger réalisée pour l’Association des médecins vétérinaires du Québec en pratique des petits animaux (AMVQ), en janvier 2020, on comptait plus de 3 millions de chiens et chats dans les ménages québécois. La proportion de familles qui possèdent au moins un chat ou un chien est passée de 42,6 % à 49,0 % en 20 ans. « Il y a eu beaucoup d’adoptions depuis un an », affirme néanmoins Michel Pepin, vétérinaire et porte-parole de l’AMVQ. « Les refuges se sont vidés, et les éleveurs ont été assiégés. Déjà qu’il fallait attendre un an chez les bons éleveurs. Maintenant, c’est deux et même trois ans. »

Depuis dix mois, les vétérinaires notent une augmentation d’appels dans les hôpitaux et cliniques pour des consultations d’animaux nés de la dernière pluie. « On sent la hausse d’adoptions, car on vend plus de produits pour chiots et chatons », constate aussi Martin Deschênes, président des magasins Mondou.

Si d’aucuns jugent que la dernière année a été difficile sur le plan des affaires, les boutiques qui vendent de la nourriture et des accessoires pour animaux de compagnie, rongeurs et oiseaux se réjouissent d’une hausse de leur chiffre d’affaires. « J’ai des boutiques qui sont passées de 600 000 $ à 1 million de dollars de ventes dans la dernière année », affirme Isabelle Côté, fondatrice et présidente de l’enseigne Animo etc, qui compte 12 magasins. « Je note une augmentation moyenne des ventes de 25 % à 30 %. »

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Les boutiques qui vendent de la nourriture et des accessoires pour animaux de compagnie, rongeurs et oiseaux se réjouissent d’une hausse de leur chiffre d’affaires.

« Ça s’est déployé à la grandeur du réseau, ajoute Pierre Charbonneau, PDG de Boutique d’animaux Chico. Chez les fournisseurs, les fabricants de croquettes, les importateurs de la Chine… »

Qui plus est, on n’a pas ouvert son portefeuille que pour gâter toutous et minous. « On a constaté que les gens s’occupaient aussi des oiseaux dehors, car les ventes de graines et produits pour oiseaux ont explosé, dit Martin Deschênes. Est-ce lié aux départs pour la campagne ? »

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Martin Deschênes, président de Mondou

Mondou, qui compte 71 magasins, dont cinq nouveaux depuis un an, a engagé au moins 100 employés à temps plein à son siège social et à son entrepôt depuis un an. Il y aura davantage d’ouvertures en 2021. Chico a prévu ajouter 12 franchises à ses 52 dans la prochaine année. Et Animo etc a quatre adresses en chantier. « Je suis dans un milieu qui fonctionne très bien et un autre qui ne fonctionne plus du tout », constate Isabelle Côté, également copropriétaire de Voyage Vasco.

Les trois enseignes ont vécu la pandémie de façon presque similaire dès mars 2020. « La hausse de revenus est attribuable à différents phénomènes », explique Pierre Charbonneau, qui évoque celui du « papier de toilette ». « En mars, les ventes ont crû de 55 %, car les gens ont fait des réserves. On a avisé nos marchands : soyez prudents, car les achats vont chuter après. »

Au bout du compte, Chico constate une augmentation de 45 % dans la dernière année. « Il n’y avait rien d’autre à faire que de s’occuper de son animal de compagnie, dit M. Charbonneau. Plus de resto, plus d’achats de vêtements. Les gens ont redécouvert leur animal. »

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Animo etc a quatre adresses en chantier.

Mondou note une hausse de 15 % des ventes de nourriture et de 30 % pour les jouets. « En mars dernier, on a vécu le même phénomène que les épiceries, raconte Martin Deschênes. Au départ, l’augmentation était située dans les besoins essentiels, soit la nourriture et la literie. Quand ça s’est calmé, vers mai, il y a eu un intérêt pour les accessoires. Les gens se sont dit, tant qu’à ne pas voyager, on va dépenser pour des jouets ! »

Les commerces ont profité, d’une certaine façon, de l’expression « panier bleu ». « Les gens étaient habitués d’acheter de la nourriture n’importe où, chez Costco, Walmart, puis ils se sont dirigés vers les petites boutiques, analyse Isabelle Côté. Le client s’est réapproprié son magasin de quartier. Rapidement aussi en mars, on a instauré un système de livraison. »

Vétérinaires surchargés et à bout de souffle

Plus de propriétaires d’animaux et plus de sous consacrés à son animal de compagnie créent toutefois une pression dans les cliniques vétérinaires et les centres d’urgence, qui n’ont pas vu leurs revenus augmenter globalement. D’abord car les journées ne sont pas élastiques. « On était débordés avant la pandémie, explique Michel Pepin, de l’AMVQ. Il y avait déjà une pénurie de vétérinaires et techniciens en santé animale, donc c’est difficile d’augmenter les affaires. »

« Quand la pandémie est arrivée, des mesures de l’Ordre des médecins vétérinaires du Québec et de la Santé publique ont fait en sorte qu’on a pu voir la moitié moins de patients. On n’acceptait que les urgences », ajoute Amélie Leclerc, vétérinaire et copropriétaire de Groupe vétérinaire Daubigny (65 hôpitaux, dont des Anima-Plus, et un centre d’urgence).

PHOTO FOURNIE PAR DAUBIGNY

Amélie Leclerc, vétérinaire et copropriétaire de Groupe vétérinaire Daubigny

Des rendez-vous de 20 minutes se sont étirés à 45 minutes. La désinfection des lieux, le surmenage et les heures supplémentaires ont engendré des coûts. « Pendant une certaine période de temps, on est tombés en mode urgence », raconte aussi Sébastien Kfoury, vétérinaire et président du Groupe Vétéri Médic, qui regroupe 11 hôpitaux vétérinaires et 3 centres d’urgence. « Donc, on a annulé nos services préventifs [vaccins, suivis, chirurgies de stérilisation…]. »

« Il y a eu une augmentation des ventes de nourriture et des renouvellements de prescription quand les gens étaient paniqués en mars dernier, note Amélie Leclerc. Ils ont fait des réserves. Il y a eu un boom du chiffre d’affaires de notre côté, puis une baisse. Mais en bout de ligne, le chiffre d’affaires s’est maintenu. »

Quand les cliniques ont pu à nouveau fonctionner normalement, en mai dernier, les horaires ont débordé à cause de tous les rendez-vous reportés. Certains propriétaires se sont alors dirigés vers les centres d’urgence… qui ont été débordés à leur tour. L’heure d’attente s’est étirée à 12 heures pour voir un vétérinaire ou un spécialiste. « En octobre, dans nos cliniques, on a mis en place un système de plages horaires libres à remplir 24 heures avant, pour soulager les centres d’urgence, précise Amélie Leclerc. Ça se remplit rapidement tous les jours ! »

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Sébastien Kfoury, vétérinaire et président du Groupe Vétéri Médic

S’il y a eu une augmentation des revenus pour les urgences, parce que les vétérinaires voyaient plus de gens, il y a aussi eu plus de coûts. « La marge bénéficiaire n’est pas montée de la même façon à cause de l’absentéisme et des règles sanitaires, précise Sébastien Kfoury. Les heures supplémentaires ont explosé. On n’a pas pu engager autant de gens souhaités, car les stages n’étaient pas permis. Et on ne pouvait pas faire bouger la main-d’œuvre de la même façon. »

Amélie Leclerc qualifie 2020 d’année de changements constants. « Et la gestion du changement n’est pas donnée à tous, note-t-elle. La pénurie de main-d’œuvre, la pandémie et la hausse des adoptions ont mis de la pression sur nos équipes déjà étirées au possible. Ce fut une année difficile. »

« Je n’ai jamais vu ça ! lance Sébastien Kfoury. Et je gère des hôpitaux depuis 20 ans. C’est hors du commun sur tous les plans. »