Chez Roch le coq, avenue Van Horne à Outremont, on fait de l’excellent poulet frit et les affaires vont bien. Même depuis le début de la pandémie.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Mais le week-end dernier, soudainement, alors que le Québec tombait en couvre-feu et que les cuisiniers du troquet poursuivaient néanmoins leur labeur, les commandes se sont mises à chuter.

Rien de catastrophique. Mais un bon 15 % des ventes, explique Oussama Ben Tanfous, copropriétaire des lieux.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Oussama Ben Tanfou (à gauche) et Philippe Gagné, copropriétaires de Roch le coq

« Je me demande si c’est le manque d’information. Il n’est pas clair du tout pour tout le monde qu’on peut se faire livrer de la nourriture après 19 h 30. »

C’est Annie Clavette, propriétaire de Maamm Bolduc et du Gras dur à Montréal, qui m’a contactée pour m’alerter de cette situation.

Même si des tonnes de reportages ont été diffusés au sujet du couvre-feu, une certaine confusion subsiste au sujet de ce qui est ouvert et ne l’est pas, croit la femme d’affaires.

« Pensez-vous que les gens sont vraiment au courant ? Parce que chez nous, huit clients sur dix nous disent qu’ils sont surpris de voir qu’on est encore ouverts. Et on a clairement vu les commandes baisser. Et les clients nous disent qu’ils ne sont pas sûrs de ce qui est permis ou pas. »

Mme Clavette croit que l’Association Restauration Québec pourrait faire une campagne de communication pour informer la population sur le fait que les restos sont encore ouverts pour la livraison, et certains même 24 heures sur 24.

Parce que les chiffres illustrent la confusion des clients : elle a vu une baisse du tiers de ses ventes après 19 h 30, alors que la soirée lui assurait une bonne partie de ses revenus.

Plusieurs collègues ont observé la même chose.

« Moi, d’habitude, j’avais toujours un boom à 20 h », me raconte Kamal Chami, cofondateur de la chaîne Nacho’s et propriétaire de quatre succursales dans la couronne nord. « Là, je ne l’ai plus. »

« Je pense qu’en tout, depuis le couvre-feu, on peut parler d’une baisse de 33 %. »

Et à Montréal, sur le boulevard Saint-Laurent, le propriétaire du restaurant de cuisine indienne Atma, Ravi Anand, a constaté lui aussi le même phénomène. « Au premier confinement, on a vu une baisse de 40 % de notre chiffre d’affaires. Puis de 55 % à 60 % au deuxième confinement. Et là, ça baisse encore depuis le couvre-feu. »

Le restaurant est ouvert pour les commandes jusqu’à 23 h et samedi, entre 22 h et 23 h, il ne s’est rien passé. Et ça, c’est anormal.

« On essaie de passer à travers tout ça, dit M. Anand. Mais c’est très rough. »

Chaque fois que je parle à un restaurateur, la même question revient.

Est-ce que le gouvernement a bien communiqué ses directives ?

A-t-on bien dit que oui, les restaurants peuvent continuer de fonctionner pour la livraison.

À partir de 19 h 30, on ne peut plus aller chercher soi-même ses plats à emporter, mais les services de transport peuvent continuer.

Soit les services de livraison maison des restaurants.

Soit les Uber Eats, DoorDash, SkipTheDishes et compagnie de ce monde.

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Et parlant de ces services : ils sont nécessaires. Mais eux aussi donnent des maux de tête aux restaurateurs.

À cause des frais exigés par ces entreprises.

Mardi, une demande d’action collective a été déposée par un regroupement de restaurateurs représentés par le Deli Boyz, qui estime que les commissions demandées par ces entreprises sont totalement exagérées. Il pense que 15 % au lieu de 30 % serait plus raisonnable.

En Colombie-Britannique, un plafond de 15 % a été établi, et il est de 20 % en Ontario.

Et le Québec devrait cesser d’hésiter et emboîter aussi le pas.

En fait, je ne comprends pas ce qu’on attend.

Actuellement, les restaurateurs tirent le diable par la queue et avec le couvre-feu, ils n’ont pratiquement plus le choix de faire affaire avec de tels services, ce qui en fait un marché quasi captif.

Et nous, on a peur de choquer quel géant de la livraison ?

Annie Clavette, propriétaire de Maamm Bolduc, affirme que dans le pire des cas, c’est presque la moitié de la recette de la semaine qu’une plateforme a déjà gardée pour une de ses adresses, en additionnant ses commissions, mais aussi certains remboursements accordés aux clients sans que la propriétaire du restaurant n’ait son mot à dire.

Mais elle me sort d’autres chiffres qui montrent en général une part d’environ 27 % versée à la plateforme de livraison.

C’est quand même beaucoup.

« Ça devient lourd, énorme », dit l’entrepreneure.

En outre, la façon de fonctionner de ce système donne peu de marge de manœuvre aux restaurateurs. Ce sont les restos qui établissent les prix pour les menus affichés sur les sites ou les applications des services de livraison – qui sont d’ailleurs généralement plus élevés que pour les commandes ramassées par le client directement au restaurant –, puis ce sont ensuite les services de livraison qui récoltent l’argent et le reversent aux restaurateurs.

Les restaurateurs se retrouvent donc avec la tâche de réclamer leur dû, incluant quand le livreur a décidé de rembourser le client, unilatéralement.

Ma collègue Nathaëlle Morissette racontait, dans un reportage publié la semaine dernière, qu’au moins un restaurant du Saguenay a décidé de contourner ces services en faisant appel à des taxis. Et comme ceux-ci ne sont pas exactement débordés après le couvre-feu, ils pourraient peut-être effectivement mettre la main à la pâte aussi à Montréal. Il reviendrait alors aux restaurateurs de les contacter, de leur donner la nourriture, de leur dire où aller la livrer et de les payer un prix sûrement plus raisonnable que ceux réclamés par les applis.

Un peu plus artisanal. Mais peut-être moins frustrant, en attendant que Québec agisse.