Fragiles et sans liquidités, mais essentiels, les 68 000 OBNL du Québec sont particulièrement vulnérables dans la tempête actuelle. Lundi, Espace OBNL lance une plateforme pour que ces organismes à but non lucratif, présents dans des secteurs allant du sport à la santé en passant par les services aux gens dans le besoin ou la culture, puissent s’entraider, et vite.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Le Festivoix de Trois-Rivières vit une situation particulière. Alors qu’une centaine de spectacles sont prévus du 25 juin au 5 juillet, l’équipe de cet OBNL s’affaire à la fois à préparer l’événement et à l’annuler.

« Annuler tout de suite, ce serait un peu tôt. La priorité, c’est de sauvegarder la saison touristique si les conditions sanitaires sont réunies », soutient Thomas Grégoire, directeur général du Festivoix, qui s’efforce de rester optimiste.

Le Festivoix dispose d’un budget de 4,2 millions de dollars qui provient à 80 % de la vente de billets et de commandites. Les subventions de l’État représentent 20 %. Début mars, le festival se félicitait d’avoir déjà vendu 75 % de ses passeports qui donnent accès aux spectacles. Sauf que depuis lundi, tout le monde attend la suite. Tout comme les autres festivals, événements culturels et sportifs, attraits touristiques, musées, camps de vacances et associations de toutes sortes qui sont des OBNL.

« Annuler quatre semaines avant l’événement, ce serait catastrophique, poursuit Thomas Grégoire. Les gens auront dépensé 80 % de leurs dépenses d’opération alors que les revenus, eux, vont disparaître puisqu’ils sont concentrés durant l’événement. Avoir dépensé 80 % d’un budget de 4,2 millions de dollars, c’est assez simple de voir que c’est catastrophique. »

Se réinventer

Pendant ce temps, les enfants malades et les personnes âgées esseulées qui attendaient la visite réjouissante des Drs Clowns en auront une, mais… virtuelle. C’est la solution ingénieuse que l’OBNL a trouvée pour continuer à offrir ses services.

La bonne nouvelle, c’est que tous les centres d’hébergement du Québec pourront avoir accès à notre produit, pas seulement la cinquantaine que nous avons l’habitude de visiter.

Martin Goyette, directeur général de la Fondation Dr Clown, qui existe depuis 2002

Mais il n’y a pas que de bonnes nouvelles. M. Goyette n’ose pas se plaindre, précise-t-il lors d’un entretien téléphonique, car beaucoup de Québécois perdent leur emploi actuellement. Toutefois, il craint que les OBNL comme le sien prennent du temps à redémarrer une fois la crise passée à cause de leur modèle de financement basé sur des activités en groupe.

« On avait plusieurs activités-bénéfices prévues ce printemps. Une bonne part de notre financement annuel ne tiendra pas, le Bal imaginaire. »

Si la moitié du financement de la Fondation Dr Clown provient de dons d’entreprises engagées dans la santé, 25 % de celui-ci dépend de dons individuels et d’activités grand public et 25 %, de son Bal imaginaire annuel qui a lieu chaque printemps.

« On a déjà remercié une personne. On a 55 artistes thérapeutiques qui sont des travailleurs autonomes et sont sans revenus. On est en train de regarder quelles seront les mesures gouvernementales qui pourront les aider et nous aider aussi. »

Agir vite de l’intérieur

« C’est certain que des OBNL vont disparaître, c’est écrit dans le ciel, lance sans détour Stéphane Parent, directeur général d’Espace OBNL. On a des organismes qui étaient déjà déficitaires avant que la crise éclate. »

Avec sa plateforme destinée aux gestionnaires d’OBNL de tous les milieux, Stéphane Parent est bien au fait des défis qui attendent ces organismes. L’absence de liquidité, les dons qui se raréfieront, les retards informatiques, les conseils d’administration aux compétences variées…

Au niveau organisationnel, plusieurs ont besoin d’expertise. Ils ne savent pas quoi faire, par exemple, avec l’assemblée générale annuelle qui doit avoir lieu prochainement.

Stéphane Parent

Selon lui, la solution vient de l’interne. Les OBNL doivent se réorganiser, et vite, afin de limiter les dégâts. Pour les aider, il a mis en place bénévolement avec son équipe une initiative de mobilisation citoyenne. Il s’agit d’un espace sur son site internet Espace OBNL où chacun peut offrir ou chercher des ressources.

« Il n’y a personne qui rejoint l’écosystème comme nous on le fait déjà. »

Le financement qui reste

M. Parent espère qu’une partie du financement assuré par les grandes fondations privées du Québec tiendra le coup malgré le fait qu’elles ont perdu des revenus à la Bourse ces derniers jours. Joint par La Presse, la Fondation Mirella et Lino Saputo a assuré qu’elle respecterait l’ensemble de ses engagements annuels actuels, peu importe le contexte, tout comme la Fondation Chagnon, qui précise « peu importe l’évolution des marchés boursiers ».

Certaines mesures annoncées par les gouvernements, qui demandent une garantie de rentabilité avant la crise, s’appliquent moins aux OBNL, observe Michel Leblanc, président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, qui est aussi un OBNL, mais solide, assure-t-il, et qui terminera malgré tout en juin avec un déficit de 1 million de dollars.

Le président de la Chambre ne critique pas le travail du gouvernement, bien au contraire, car chaque fois qu’il fait part de problèmes, « il y a du monde sérieux qui se penchent sur des solutions », affirme-t-il en entrevue téléphonique. Il cite PME Montréal, qui a une aide toute désignée pour les OBNL. « La Ville de Montréal a un moratoire sur les remboursements des prêts et PME Montréal prête justement aux organismes d’économie sociale. »

En attendant les jours meilleurs, Michel Leblanc aime rappeler qu’au lendemain de la crise du SRAS, le maire de Toronto, qui voulait ramener les touristes dans sa ville, avait dit : « J’envie Montréal pour ses festivals et ses événements publics. »

« On a une carte avec la signature de Montréal que les gouvernements voudront assurément jouer. »