Elle était l’une des PDG les plus en vue de Québec inc. et gérait la plus importante entreprise de télécommunications au Québec. Des profits annuels de 1,68 milliard sur des revenus de 3,38 milliards. Et puis, il y a deux ans, Manon Brouillette a causé la surprise. À 50 ans, elle a quitté son poste de présidente et chef de la direction de Vidéotron, qu’elle occupait depuis presque cinq ans. Un saut dans le vide étonnant pour cette dirigeante qui avait envie de sortir de sa zone de confort après 14 ans chez Vidéotron.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

« L’une de mes plus grandes fiertés, c’est d’avoir eu le courage de quitter ce qui est quasiment le plus bel emploi de PDG au Québec [celui de Vidéotron], d’avoir écouté ma petite voix intérieure », dit-elle en entrevue – sa première en deux ans – avec La Presse.

« Je me suis dit : OK, si je veux vivre autre chose, il faut que je fasse de la place [dans ma vie professionnelle]. On avait du succès [chez Vidéotron] et j’étais très engagée dans mon travail, poursuit Manon Brouillette. Mais je voulais sortir de ma zone de confort. Ç’a été un départ merveilleux, tout s’est fait dans les règles de l’art. Je n’ai eu aucun regret. Je n’ai pas attendu d’être tannée, comme des gens qui quittent sur un coup de tête. »

Deux ans après son départ de Vidéotron, Manon Brouillette est toutefois loin d’être la plus jeune retraitée de Québec inc. « Je ne suis pas dans l’œil du public, mais je ne suis pas à la retraite », dit la gestionnaire de 52 ans.

Avec raison : on s’arrache son expertise pour siéger à des conseils d’administration. Et pas n’importe lesquels. La Banque Nationale, qui vaut 23 milliards en Bourse. Lightspeed, jeune licorne québécoise spécialisée dans les systèmes de caisse qui pèse 8,3 milliards à la Bourse. Sonder, une licorne de San Francisco spécialisée dans les séjours ponctuels (valeur supérieure à 1 milliard de dollars) qui vient d’annoncer la création de 700 emplois à Montréal. Ipsy, autre licorne de San Francisco spécialisée dans la vente numérique de produits de beauté.

Son cinquième C.A. a beaucoup fait parler de lui cet automne : Altice USA, entreprise de télécoms qui s’est associée à Rogers pour tenter d’acheter Cogeco. Si la transaction s’était concrétisée, Altice aurait acquis les actifs américains de Cogeco. « Selon moi, ç’aurait été une bonne transaction pour tous les actionnaires et le futur, dit-elle. Ceci étant dit, j’ai un immense respect pour la famille Audet et pour Louis [Audet]. »

Pressentie pour diriger le Cirque du Soleil

Jusqu’à la fin de novembre, Manon Brouillette siégeait à un sixième conseil d’administration. Un autre fleuron québécois qui a lui aussi fait la manchette en 2020 : le Cirque du Soleil.

Cette année, le Cirque a arrêté ses activités en raison de la COVID-19, s’est placé à l’abri de ses créanciers et a été vendu à ses créanciers. Rien que ça.

Les nouveaux propriétaires du Cirque forment un consortium mené par la firme torontoise Catalyst Capital Group. Au final, la proposition de Catalyst a été préférée à celle des anciens propriétaires du Cirque, TPG, Fosun et la Caisse de dépôt et placement du Québec, appuyés par Investissement Québec.

Si la proposition de TPG/la Caisse/Investissement Québec avait été acceptée, c’est un secret de Polichinelle que Manon Brouillette aurait vraisemblablement été la nouvelle présidente et chef de la direction du Cirque du Soleil. « Ça a fait partie des plans à un certain moment, ça n’en fait plus partie. Le contexte a changé avec les nouveaux propriétaires, dit-elle. Je souhaite au Cirque une super belle relance et du succès. »

De mai 2019 à mars 2020, Manon Brouillette a aussi siégé au conseil d’administration de Québecor, propriétaire de Vidéotron. Depuis juillet dernier, Québecor poursuit pour diffamation le Cirque du Soleil, deux employés du Cirque et trois administrateurs, dont Manon Brouillette. Cette dernière n’a pas voulu commenter la poursuite civile de Québecor à son égard, le litige étant toujours devant les tribunaux.

Savoir ralentir

Pendant ses quatre ans et huit mois à la tête de Vidéotron, Manon Brouillette a vécu à « 500 km/h ».

J’ai réalisé que j’étais un peu obsédée par l’optimisation de mon temps. J’y excellais. J’arrivais au bureau à 7 h 15 et j’étais déjà en retard dans ma tête. Ma journée était calculée au quart de tour.

Manon Brouillette, ex-PDG de Vidéotron

Puis, du jour au lendemain, en janvier 2019, elle n’a qu’un seul engagement majeur dans le milieu des affaires : son siège au C.A. d’Altice USA. Elle siégeait aussi aux C.A. de l’École de technologie supérieure et du Quartier de l’innovation.

En 2019, pour sa première année post-Vidéotron, Manon Brouillette décide donc de se donner du temps, de ne pas s’engager trop vite dans de nouveaux mandats prenants.

Elle lit, devient « junkie » de baladodiffusions sur la politique internationale et la neuroscience. Elle part faire un trekking de deux semaines en Europe. Et surtout, elle aiguise sa patience professionnelle.

Savoir repartir

En 2020, elle enchaîne les mandats au sein de conseils d’administration, autant dans des fleurons bien établis que dans des licornes en pleine croissance.

Je suis arrivée à un niveau d’équilibre qui est très agréable. Pour les trois conseils d’entreprises en plein développement, je fais beaucoup de coaching, j’aide avec les structures organisationnelles, la transformation numérique, la mitigation des risques. Je contribue énormément à l’économie en ce moment, dans plusieurs domaines très variés. Mon cerveau est toujours en ébullition !

Manon Brouillette, membre des C.A. de Lightspeed, Sonder et Ipsy

Au sein de Québec inc., elle sent un vent de changement faisant en sorte que davantage de femmes et de membres de la diversité occupent des postes de direction et dans les C.A. « Le mouvement se fait naturellement, dit-elle. Des entreprises qui ont des conseils et des équipes de direction diversifiés voient l’impact sur la performance de l’organisation. Les résultats parlent d’eux-mêmes. Quoi de mieux que d’avoir une équipe plus représentative de sa clientèle et de la société en général : ça amène des points de vue diversifiés, et on n’aborde pas tous les enjeux de la même façon. »

Attendre les « conditions gagnantes »

Reverra-t-on Manon Brouillette à la tête d’une grande entreprise ? Elle indique avoir décliné des offres intéressantes, au Québec, à Toronto et aux États-Unis, depuis deux ans. De qui s’agissait-il ? Motus et bouche cousue, répond la principale intéressée.

« J’ai encore l’énergie et la passion pour diriger des organisations, mais pas à n’importe quel prix, dit-elle. Il faut des conditions gagnantes. Je connais le type de défis que j’aime. Je ne suis pas prête à faire des concessions pour prendre un job de PDG. Pour être PDG, il faut avoir un coup de cœur, une grande passion. C’est dur de gérer une entreprise, il faut que tu sois all in, tu bois le Kool-Aid tous les jours. J’avais le goût de boire plein de saveurs [pendant un moment]. Mais s’il y a une super organisation qui passe à travers une transformation et qui a besoin de mon expertise, je ne pense pas que je pourrais dire non. »

Les suggestions de Manon Brouillette

Le livre The Outsiders : Eight Unconventional CEOs and Their Radically Rational Blueprint for Success, de l’auteur William N. Thorndike, Jr, publié aux éditions Harvard Business Review Press

Les balados Fareed Zakaria GPS et Making Sense with Sam Harris