Les messes de Noël donnent normalement l’occasion de renflouer quelque peu les coffres paroissiaux au terme de l’année. Mais pour les fabriques du diocèse de Montréal, 2020 se termine comme elle s’est déroulée : très mal.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Le bas de Noël

La myrrhe a été remplacée par le Polysporin dans la pharmacopée. L’encens s’envole en fumée — comme il se doit.

C’est pour l’or qu’il y a problème.

Les paroisses n’auront pas de cadeau de la Nativité.

Pour leurs fabriques, la messe de minuit est l’équivalent pastoral des ventes du Vendredi fou et du lendemain de Noël. Combinées.

Facilement trois fois, peut-être quatre ou cinq fois l’achalandage d’une messe ordinaire.

Les 24 et 25 décembre, les revenus des quêtes sont habituellement à leur plus haut. Cette année, ce sera plutôt le bas de Noël.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Pour sa messe du 24 décembre à 19 h 30, l’église Sainte-Catherine-Labouré aurait dû être comble. En raison du confinement, on y verra 25 personnes plutôt que 550.

Pour sa messe du 24 décembre à 19 h 30, l’église Sainte-Catherine-Labouré aurait dû être comble. En raison du confinement, on y verra 25 personnes plutôt que 550.

Ses trois autres messes de Noël réunissent généralement de 200 à 300 fidèles. Là encore, les portes se fermeront derrière le 25e paroissien.

« L’an dernier, les messes de Noël ont produit environ 3000 $ de quête. Cette année, si on peut avoir 1200 ou 1300 $, ça va être beau », indique le comptable et trésorier de sa fabrique, Jean Laporte.

Le même scénario se répétera dans toutes les paroisses du diocèse de Montréal. « C’est sûr et certain qu’on va vivre une baisse de revenus considérable par rapport à d’autres années », observe la directrice financière et économe de l’archidiocèse, Laura Rochford.

Deux fois moins de revenus

Non, on ne devrait pas parler d’achalandage pour qualifier la présence des fidèles à l’église.

Il n’en demeure pas moins que la quête dominicale est la principale source de revenus des paroisses.

Cependant, la COVID-19 ne respecte ni droit d’asile, ni sanctuaire, ni prescription ecclésiastique.

Les lieux de culte ont été soumis au confinement total ou partiel pour la plus grande partie de 2020. Ce qui explique pourquoi leurs fonds sont pratiquement à sec — et on ne parle pas des fonts baptismaux.

Cette année, on a diminué de 44 % au niveau des quêtes.

L’abbé Alexandre Tran, curé de la paroisse Sainte-Catherine-Labouré

Son territoire, le plus vaste de l’arrondissement de LaSalle, englobe 17 500 personnes.

La fin de semaine du 6 décembre dernier, les quêtes des quatre messes ordinaires et des offices tenus dans deux résidences locales ont recueilli 630 $ auprès des fidèles eux-mêmes recueillis. En temps normal, la récolte aurait approché 1200 $.

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L’église de paroisse Sainte-Catherine-Labouré, dans l’arrondissement de LaSalle. Son territoire englobe 17 500 personnes.

Au 30 novembre 2020, les quêtes dominicales ont produit des revenus totalisant 33 169 $, contre 58 880 $ à la même date en 2019.

Lors d’une année normale, le bazar annuel aurait déposé presque autant dans l’escarcelle paroissiale.

« Cette année, à cause de la pandémie, on n’a pas eu de bazar. On a juste eu le bric-à-brac extérieur que la Ville avait permis. »

Résultat, le poste « bazar » a inscrit des revenus de 4455 $ en 2020, plutôt que 51 000 $ comme en 2019. « Ça fait très mal ! », commente-t-il.

Les revenus de location de salles se sont comprimés de 62 %.

« Le revenu total a diminué de moitié par rapport à 2020 à la même date », résume l’abbé Tran.

« On est très déficitaires. Et on ne sait pas pour combien de temps encore. »

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Diviser pour rassembler

Quelles mesures la paroisse Sainte-Catherine-Labouré a-t-elle prises ? « On a fait une neuvaine pour le gouvernement », répond Alexandre Tran à la blague, avec le rire franc qui ponctue souvent ses commentaires.

Plus sérieusement, il indique que la paroisse, qui réussissait — de justesse ! — à boucler son budget sans déficit durant les années précédentes, avait un petit pécule en réserve.

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Alexandre Tran, curé de la paroisse Sainte-Catherine-Labouré

On commence à gruger. Ce n’est pas bon signe.

L’abbé Alexandre Tran

Au printemps, la paroisse a organisé des dons en ligne sur une plateforme spécialisée.

« On est allés chercher d’autres clients qui ne fréquentent pas nécessairement la paroisse », dit-il, en laissant échapper un terme commercial.

Quelque 3000 $ avaient ainsi été récoltés à la fin du printemps, mais la source s’est presque tarie depuis.

Pour pallier les effets du confinement, le sous-sol de l’église a été divisé en deux salles séparées, chacune pouvant accueillir 25 personnes pour la diffusion de la messe célébrée dans la nef.

La paroisse réussit ainsi à réunir 120 personnes chaque fin de semaine — encore loin des 400 fidèles habituels.

Les gens sont moins nombreux aux offices, mais ceux qui s’y rendent « donnent un peu plus qu’avant », observe Alexandre Tran. Dans le désert de la COVID-19, « je vois vraiment la soif du spirituel », affirme-t-il.

« Ils tiennent à leur église plus que jamais. »

L’archidiocèse en chiffres

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

L’archidiocèse de Montréal regroupe 189 paroisses, réparties à Montréal, Laval, Repentigny et L’Assomption.

Le territoire

947 km2, incluant l’île de Montréal, Laval, Repentigny et L’Assomption 1 282 799 catholiques (recensement de 2011)
189 paroisses
209 églises
5 sanctuaires

Le personnel pastoral en 2020

740 prêtres (diocésains ou non, religieux ou non)
82 diacres permanents
2124 religieux et religieuses (en 2019)
58 agents de pastorale

Célébrations en 2018 (dernières données disponibles)

4871 baptêmes
867 mariages
3565 funérailles

Source : archevêché de Montréal

La rémunération d’un prêtre en 2020

Rémunération de base : 27 060,25 $
Montant pour le logement : 7835,48 $
Montant pour la pension : 6207,36 $
Contribution du membre (moins de 65 ans) à l’assurance collective : 700 $
Contribution de l’employeur : 1443 $
Fonds de pension, prime complète : 2925 $
Partie couverte par l’institution : 1925 $

Source : Rémunération des prêtres et autres conditions de leur vie ministérielle pour l’année 2020, Règlements de l’Église catholique de Montréal

Économat, archiépiscopat, fabrique et chancellerie

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

La Corporation archiépiscopale compte environ 120 employés, prêtres et laïcs, dont ceux attachés à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde (notre photo) et à la résidence de l’archevêque, située juste derrière. La Corporation est déficitaire depuis deux ans, et la situation ne s’améliorera pas en 2020.

Derrière ces jolis mots se cache une réalité économique méconnue. Et rendue encore plus difficile par la pandémie.

Laura Rochford a connu quelques surprises quand elle a pris la tête de l’économat de l’archevêché de Montréal, en avril 2018.

Une de celles-là, « c’était un peu la complexité de la structure », souligne-t-elle avec un rire.

Son titre officiel a lui-même une couleur quelque peu byzantine : directeur financier et économe diocésain.

Le nom officiel de l’organisation, qui s’apparente à un piège à langue, n’est pas non plus un modèle de concision. « Ça m’a pris du temps à pouvoir le dire facilement : c’est la Corporation archiépiscopale catholique romaine de Montréal », prononce-t-elle d’une seule venue et sans hésitation. « Pour faire un parallèle avec le monde des affaires, c’est plutôt comme le siège social. »

Le monde des affaires, elle connaît. C’est après une longue carrière dans le domaine privé que la comptable s’est tournée vers un secteur qui ne visait pas le profit.

« Ça m’interpellait. Mon père était un diacre permanent, j’ai toujours été proche de l’Église, donc pour moi, c’était un défi. Et effectivement, c’est un beau défi ! »

En 2020, elle a été servie.

On était déjà dans une situation financière difficile. C’est sûr qu’avec les églises fermées au début de la pandémie, et maintenant rouvertes avec un nombre restreint de paroissiens, ça a un impact majeur sur les finances de nos paroisses.

Laura Rochford, directeur financier et économe diocésain de l’Archidiocèse catholique de Montréal

Arcanes diocésains

Quelques explications sur les arcanes diocésains sont ici nécessaires.

L’archidiocèse de Montréal regroupe 189 paroisses, réparties à Montréal, Laval, Repentigny et L’Assomption.

La paroisse est définie par le territoire qu’elle occupe. Son administration relève de sa fabrique, qui paie les salaires de ses prêtres, l’usage et l’entretien de ses locaux.

« Chaque fabrique est une entité morale à part entière et chaque fabrique a ses revenus », explique Laura Rochford.

La plus grande part de ces revenus provient des quêtes dominicales, douloureusement amputées par le confinement.

Voici quelques exemples, dénichés dans les semainiers paroissiaux.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Messes, mariages, funérailles, locations de locaux, tous les revenus généralement récoltés par les fabriques des paroisses ont été emportés par la COVID-19 ou comprimés par la pandémie.

La paroisse Saint-Fabien, dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, a recueilli 349 $ avec ses quêtes des 5 et 6 décembre. Un an plus tôt, la même fin de semaine avait produit 625 $.

Au 6 décembre, le cumulatif des quêtes pour 2020 s’établissait à 13 425 $, moitié moins qu’en 2019.

En périphérie du diocèse, les anges dans nos campagnes n’entonnent pas non plus des hymnes joyeux.

La jolie église Saint-Gérard-Majella, boulevard de L’Ange-Gardien, à L’Assomption, n’a récolté que 191,15 $ lors des quêtes du 6 décembre dernier (les lampions y ont ajouté 60,45 $). Les décimales nous indiquent qu’en dernier recours, des pièces de 5 et 10 cents sont déposées dans les paniers et les troncs.

Messes, mariages, funérailles, locations de locaux, tout a été emporté par la COVID-19 ou comprimé par la pandémie.

« Ça a fait très mal aux fabriques, constate Laura Rochford. Je dirais qu’on a une baisse de revenus en moyenne de 30 à 40 % à cause de l’impact du confinement. »

Paroisse Saint-Fabien (Mercier–Hochelaga-Maisonneuve)

Quêtes des 5 et 6 décembre 2020 : 349 $
En 2019 : 625 $
Cumulatif au 6 décembre 2020 : 13 425 $
En 2019 : 26 927 $

La part cathédratique !

Ces difficultés se répercutent sur l’archidiocèse. « Depuis cet été, on a ciblé une baisse d’à peu près la même chose, en moyenne 30 % », informe l’économe.

En effet, chaque fabrique doit verser ce qu’on appelle la part cathédratique à la corporation archiépiscopale — un autre exercice articulatoire.

Pour l’archidiocèse de Montréal, cette contribution diocésaine est fixée à 9 % des revenus de quêtes.

« Cependant, la plupart des paroisses ne sont pas capables de payer le montant fixé », indique Laura Rochford. « En moyenne, ce n’est même pas 5 %. » Plus de la moitié des fabriques sont déficitaires.

Les autres revenus du diocèse proviennent principalement de placements et de dons, notamment ceux de la Collecte annuelle tenue au printemps.

D’ordinaire, le diocèse aide à éponger le déficit des fabriques en puisant dans un fonds spécial.

PHOTO FOURNIE PAR L’ARCHIDIOCÈSE CATHOLIQUE DE MONTRÉAL

Laura Rochford, directeur financier et économe diocésain de l’Archidiocèse catholique de Montréal

Les coffres du fonds d’entraide diminuent de plus en plus, étant donné la situation globale.

Laura Rochford

Résultat de tous ces ennuis : « Ça fait en sorte qu’au niveau de l’archevêché, pour les services qu’on doit offrir, c’est très difficile, financièrement parlant. »

TI et Chancellerie

Quels services ?

« À l’archevêché, décrit-elle, on a les services diocésains, y compris les services pastoraux, qui sont offerts à l’ensemble des paroisses, ainsi que les services administratifs, incluant finances, TI, RH, et aussi la Chancellerie. »

Mélange savoureux de sigles modernes — technologies de l’information, ressources humaines — et de terminologie ancienne !

La Chancellerie est le lieu d’expertise et de conseils en matière de droit canonique et de règlements diocésains.

La Corporation archiépiscopale compte environ 120 employés, prêtres et laïcs, incluant ceux attachés à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde et à la résidence de l’archevêque, située juste derrière.

Quelque 80 personnes travaillent dans l’édifice des services administratifs de l’archevêché, situé au 2000, rue Sherbrooke Ouest.

La Corporation archiépiscopale soutient des prêtres âgés et malades hébergés en résidence, « qu’on finance en grande partie. C’est un montant assez élevé ».

La Corporation est également responsable de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde et de la résidence de l’archevêque. « Ça aussi, ça coûte pas mal de sous dans notre budget annuel. »

Pas de comptes au Vatican

La Corporation archiépiscopale est déficitaire depuis deux ans, et la situation ne s’améliorera pas en 2020.

L’archevêché n’a pas à en rendre compte au siège social de Rome.

« Non, on n’envoie pas nos états financiers au Vatican, indique la directrice financière. On les envoie à la banque, comme la plupart des entreprises. »

Pour l’instant, ils ne sont pas publiés, mais elle songe à les déposer sur l’internet l’année prochaine.

En toute logique, le Vatican n’aidera pas non plus l’archevêché à éponger ses déficits.

« Malheureusement, ça ne fonctionne pas comme ça, lance-t-elle en riant. On doit chercher les moyens nous-mêmes pour combler nos déficits. »

La pression de la pandémie a amené l’archevêché à lancer cet automne une nouvelle campagne de financement.

« On ne peut pas juste se fier à notre collecte annuelle, maintenant », commente Laura Rochford.

Les paroisses doivent elles aussi s’extraire de leurs difficultés par leurs propres moyens.

On n’est pas là pour leur faire des chèques. On veut les aider, par contre.

Laura Rochford

C’est précisément l’objectif du département de services aux fabriques qui a été mis sur pied peu après son arrivée.

Il offre aux paroisses davantage de soutien administratif et les guide dans la mise sur pied de programmes de dons, notamment sur l’internet.

« Pas pour le faire à leur place, mais pour les aider à faire les choses, faire avancer concrètement des mesures pour mieux gérer leur fabrique », précise la directrice.

« Je ne devrais pas vous dire ça, mais je l’ai répété souvent : l’argent ne tombe pas du ciel ! »